Chronique

Rapport du Conseil de l’Enseignement supérieur: Il n’y a de valeurs que d’enseignants

Par Abderrahmane LAHLOU | Edition N°:5016 Le 04/05/2017 | Partager

près une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

Il n’y a de richesses que d’hommes, avait dit Jean Bodin au XVIe siècle dans ses théories du bon gouvernement. A l’heure où le Maroc est à l’affût de sa richesse immatérielle, dont le rapport préparé à la demande du Roi est passé inaperçu en plein été dernier, le Conseil de l’Enseignement supérieur vient de produire un rapport sur l’éducation aux valeurs à l’école.

A la recherche des valeurs perdues, c’est véritablement un pan important de notre richesse nationale dont nous parlons. Une richesse liée au capital humain de la nation. Disons même que c’est le moteur de notre capital humain, si la force des bras et la santé en sont la carcasse. Le Conseil décrit un «écart croissant entre le discours relatif aux valeurs, aux droits et aux devoirs, et les pratiques au quotidien».

Le constat est alarmant: «indiscipline, non-respect des rôles, fraude, violence, harcèlement, dégradation des biens publics ou de l’environnement». Pour cause, selon le rapport, l’absence de coordination entre les programmes d’éducation aux valeurs, les écarts entre les objectifs du curriculum scolaire et la réalité des pratiques pédagogiques, le manque de partenariat entre les écoles dans le domaine des programmes éducatifs aux valeurs, l’obsolescence des contenus et des documents qui servent de base à l’éducation civique, le manque de politiques intégrées et de partenariats institutionnels avec la société civile concernée, et enfin une formation insuffisante des «acteurs éducatifs». Le rapport fait de ce dernier élément, dans sa page 9, un des quatre défis qui affrontent notre système éducatif.

Au-delà des curricula et des partenariats

De toute cette liste de griefs, il me semble que le dernier est le plus important. Plus que cela, nous pouvons dire que le profil de l’enseignant est capital et que sa compétence est structurante. C’est lui, la vraie valeur. Depuis longtemps, il a été dit que l’enseignant transmet ce qu’il est, plus que ce qu’il sait. Plus récemment, Ralph Emerson a dit, à l’adresse de l’enseignant: «Ce que vous êtes résonne tellement fort à mes oreilles que je n'entends pas ce que vous dites».

Au-delà des curricula et des partenariats, c’est donc fondamentalement et prioritairement vers lui que doivent se diriger les efforts des Policy Makers de notre pays. Pour tenter une nouvelle mouture de la réforme du système éducatif, il est peut-être urgent de pacifier l’arène de protestation des enseignants stagiaires, d’opérer les derniers ajustements sur les manuels scolaires ou de mettre à niveau la gouvernance des Académies régionales. Mais tant que nous n’avons pas mis en place les conditions d’une réforme de rupture qui cible l’acteur éducatif, les performances attendues ne seront pas au rendez-vous. Pour les valeurs à l’école, c’est exactement la même logique.

La reine Rania et le modèle jordanien

De retour d’une seconde visite en l’espace de trois années à nos confrères jordaniens, qui ne déméritent certainement pas en matière d’éducation, je ne peux que confirmer cette vision. Le plus marquant dans la relation de la société civile à l’organe exécutif en charge de l’éducation, c’est le prima qui a été donné à la valorisation tous azimuts des enseignants du système public, non seulement par le ministère, mais d’une manière magistrale par une multitude d’initiatives non gouvernementales, dont la plus structurée est l’Académie de la reine Rania pour la formation des enseignants (QRTA).

Lancée en 2009 dans un partenariat de fond avec le Teachers College de Columbia University, l’Académie développe trois programmes principaux: Le Réseau des écoles, qui a déjà mis en place 25 clusters d’écoles jordaniennes pour le déploiement de programmes de formation à l’excellence dans 5 domaines, dont la lecture et la production écrite en arabe, l’écrit en anglais, les sciences, les mathématiques et l’éducation au développement durable. La formation continue s’adresse aux enseignants et aux enseignants-leaders dans leurs groupes, pour les convertir aux méthodes innovantes et stratégies d’apprentissage efficaces. Elle prend la forme de mise à niveau post-diplômation en éducation et préalable à la prise de service, comme elle prend la forme de perfectionnement pendant le service. Elle s’adresse aussi au management des écoles.

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Depuis longtemps, il a été dit que l’enseignant transmet ce qu’il est, plus que ce qu’il sait. Au-delà des curricula et des partenariats, c’est donc fondamentalement et prioritairement vers lui que doivent se diriger les efforts des Policy Makers de notre pays (Ph. L’Economiste))

Un autre programme est celui du développement des aptitudes personnelles et professionnelles des enseignants, à travers la célèbre méthode de Doug Lemov, «Teach Like a Champion». Un troisième programme a fait de l’Académie un organe habilité à la formation certifiante des écoles aux programmes du Baccalauréat international pour tout le Moyen-Orient.

Dans le même esprit de valorisation du moteur central du système éducatif, la reine Rania a lancé d’autres initiatives telles que le prix du meilleur enseignant, célébré annuellement avec brio, et largement médiatisé dans la communauté éducative. L’initiative Popup Classroom est également un outil puissant d’implication des enseignants dans l’innovation pédagogique intra-classe et interclasses.

Toutes centrées sur l’enseignant, ces actions ont pu bénéficier depuis leur lancement de mannes financières considérables des bienfaiteurs nationaux et donateurs internationaux, sous forme de programmes intégrés, et d’appui à l’investissement physique dans l’amélioration de l’action éducative.

Pas de mystère que la Jordanie compte un taux d’analphabétisme de moins de 6%, grâce à l’efficacité du contrôle d’obligation de scolarisation, et que toutes ses universités comportent des filières de formation d’instituteurs, qui ne désemplissent pas. Pas de mystère non plus que les écoles que j’ai eu à visiter, qu’elles soient publiques ou privées, abritent des enseignants proprement formés, engagés et porteurs de valeurs. La Jordanie a simplement fait du développement humain un atout concurrentiel dans un pays sans ressources naturelles.

Plus que former l’enseignant, le valoriser

Alors que l’action non gouvernementale du CSEFRS au Maroc porte sur le diagnostic et la réflexion, les actions initiées dans le royaume hachémite portent sur l’action, en ciblant le cœur du réacteur, qui est l’enseignant. Elles s’apparentent plus à ce qui est réalisé au Maroc par les fondations dans le domaine de la santé publique, et démontrent des résultats manifestes sur l’amélioration du système éducatif. Notons qu’il ne s’agit plus seulement de former l’enseignant, comme le préconise le Rapport du CSEFRS, mais au-delà, de le valoriser.

 

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