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Mohamed Darif: «Le PJD va bientôt éclater en morceaux»

Par Hamza TASSOULI | Edition N°:5011 Le 26/04/2017 | Partager
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Mohamed Darif, politologue: «Tout indique, avec la chute de Benkirane, que l'islam politique au Maroc, monté au pouvoir à la faveur du Mouvement du 20 février, touche à sa fin. Une page sera tournée» (Ph. MD)

Le politologue Mohamed Darif, spécialiste des mouvements islamistes marocains, partage ses réflexions sur le PJD actuel, celui de l'après Benkirane, chef de gouvernement. Pour Darif, la descente aux enfers du parti a commencé. Elle entraînera avec elle celle du MUR, sa matrice idéologique, et celle de l'islam politique en général.

- L'Economiste: L’éviction de Benkirane annonce-t-elle la chute du PJD?
- Mohamed Darif:
Pour répondre à cette question, il faudra remonter aux années 1990, quand le Roi Hassan II avait dit un jour, alors que le FIS et l’IGA  étaient à leur apogée en Algérie, qu’il n’avait pas de problème avec les islamistes. La monarchie a même été à l'origine de la création de ce parti. Le PJD n’est pas créé ex-nihilo, mais il a émergé en 1997 du flanc du parti d’Abdelkrim El Khatib, le Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC), très proche du palais, quand il s’est ouvert au Mouvement de l’unicité et réforme (MUR), lequel regroupait les ex-membres de la Chabiba islamiya des années 1960-70. Une année plus tard, en 1998, ce mouvement change de nom et devient le PJD. Il fait alors son entrée au parlement avec 9 sièges, avant de devenir aux élections législatives de 2002 le premier parti d’opposition avec 42 sièges. L’éviction de Benkirane, au-delà de son incapacité à former un gouvernement en 2017 après 4 mois de tractations, est inscrite dans l’ordre des choses. Le système politique marocain fonctionne sur la base d'une restructuration politique continue, l'époque du PJD semble approcher de sa fin, comme celle d'autres partis avant lui comme le Front démocratique des  institutions constitutionnelles (FDIC), le Rassemblement national des indépendants (RNI), l'Union constitutionnelle (l'UC), et même le Parti authenticité et modernité (PAM).

- Comment vous appréciez la force du PJD?
- La force économique et symbolique du PJD, il la tient du pouvoir lui-même qui l'a créé. Ce dernier peut la lui retirer le moment venu. Tout indique, avec la chute de Benkirane, que l'islam politique au Maroc, monté au pouvoir à la faveur du Mouvement du 20 février, touche à sa fin. Une page sera tournée.

- De quelle force économique et symbolique parlez-vous?
- Sachez que le PJD est le parti le plus riche au Maroc, avec 36 millions de DH déclarés à la Cour des comptes. Il les tient des subventions de l’Etat avec 20 millions de DH, et des cotisations de ses adhérents et ses parlementaires. Sans parler d’aides venues des ONG liées au Mouvement unicité et réforme (MUR), sa matrice idéologique, et d’autres milieux encore. Les élus du PJD sont aux commandes dans les plus grandes villes et gèrent des budgets colossaux; dans le pouvoir, des intérêts sont créés, de hauts cadres du parti rechignent à abandonner leurs privilèges, quitte à retourner leur veste. Un PJD hors du pouvoir est un parti qui rentre dans les rangs, le temps du double discours d'un Benkirane est révolu.

- Mais sa force symbolique garde pourtant toute sa superbe...
- Pas pour longtemps. Sachez que c'est le pouvoir lui-même qui a contribué au renforcement du capital symbolique du PJD. Après les attentats de Casablanca en 2003, c'est lui qui l'a protégé, et c'est encore lui qui, à partir de 2004, avec sa nouvelle stratégie religieuse, a renforcé la Rabita Mohammadia en appelant à sa direction un homme du MUR. Même chose lors de la restructuration des conseils locaux des oulémas, 80% de leurs membres sont du MUR. Pareil pour les instituteurs dans les écoles coraniques qui ont des liaisons étroites avec ce dernier. L'université n'est pas en reste. Sachez que le Maroc est le seul pays au monde où, dans l'université, l'Etat laisse agir en toute impunité une représentation syndicale, «l'organisation du Renouveau islamique», non pas liée à un parti politique, mais à un mouvement de prédication appelé le MUR. Même sur les ondes de Radio Mohammed VI du Coran, on a recruté des prédicateurs du MUR. Cela dit, de 1997 à aujourd'hui, les têtes de listes du PJD aux élections législatives et locales sont membres du MUR. Le syndicat du PJD, l'Union nationale marocaine du travail (UNMT), est dominé par le MUR. Mais tout cela sera détruit comme un château de cartes. Les prémisses d'une descente aux enfers des appareils idéologiques du parti sont là.
- La force du PJD, il la tient aussi de son unité sur le plan idéologique et partisan?
- Tout le monde se trompe sur ce plan. Contrairement à l'idée répandue, le PJD n'a pas d'idéologie, et son éclatement en morceaux n'est qu’une question de temps. Benkirane en est conscient, c'est pourquoi il lui arrive d'intimer l'ordre  aux adhérents du parti de ne pas donner leur avis sur tel ou tel sujet. On l'a vu après le communiqué du cabinet royal mettant fin aux fonctions de Benkirane comme chef de gouvernement. Une autre fois, pour ne citer que des exemples liés à l'actualité, il l'a fait encore quand certains membres du PJD ont appelé à un sit-in devant le siège du parti pour manifester leur colère contre le gouvernement El Othmani. Un autre exemple, la position du PJD à l'égard du Mouvement du 20 février n'a pas été monolithique, Benkirane était contre et n'a pas marché, alors que Mustapha Ramid l'a fait.
Propos recueillis par
Hamza TASSOULI

 

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