Dossier Spécial

Moi Bac+5: Une tête bien faite et… un portefeuille de soft skills

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5007 Le 20/04/2017 | Partager
Le diplôme le plus répandu n’est plus une garantie d’emploi
Aux compétences techniques, il faut d’autres habiletés
Développement durable, intelligence artificielle, deux filières qui montent
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La cérémonie de remise de diplômes d’une promotion des lauréats de l’université Al Akhawayn. Au premier plan on peut distinguer le gouverneur de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri et la présidente de la CGEM, Miriem Bensalah-Chaqroun. Le patronat comme la banque centrale insistent sur l’importance du capital humain pour relancer l’économie (Ph. YSA)

Que vaut le diplôme «Bac+5» popularisé par l’accord européen de Bologne sur l’harmonisation des titres universitaires et délivré par nos universités et grandes écoles sur le marché du travail? Quelles sont les filières qui ont le plus de succès et qui aimantent nos jeunes étudiants? Et que valent ces diplômes historiques, de gestion et de management, qui ont fait florès à une certaine époque?

Ces questions et tant d'autres relatives à la qualité des diplômes et leur crédibilité sur le marché du travail hantent les centaines de milliers d'élèves qui se préparent aux épreuves du bac en cette période. Elles interpellent aussi les cabinets de recrutement et les encadreurs dans les divers établissements d'enseignement supérieur publics et privés. Elles interpellent même les politiques publiques et les industriels, et l'état d'avancement de l'économie marocaine de façon générale.

Et l'entreprise dans tout cela? A-t-elle une part de responsabilité? Nous avons posé ces questions aux professionnels du secteur, aux dirigeants et responsables d'écoles supérieures privées, à des chefs d'entreprises et spécialistes de l'évaluation de la formation dans le système d'enseignement supérieur. Les réponses  convergent toutes pour conclure que la qualité technique du diplôme, quel qu'il soit, est un volet important certes, mais ce n'est pas tout.

D'autres paramètres déterminent si le diplôme obtenu par un étudiant après un cursus de 5 ans d'études est rémunérateur ou non, s'il le fera avancer dans sa carrière professionnelle ou non. Force est de constater que comme la plupart des pays émergents, le Maroc est face à un défi majeur: réunir les conditions pour que les jeunes diplômés issus de l'enseignement supérieur, public et privé, et de la formation professionnelle, trouvent un travail. En principe, ce marché est ouvert et sans discrimination à tous les diplômés, mais dans la réalité, seule une minorité y a réellement accès. La faute à qui? Au système d'enseignement supérieur qui ne forme pas des profils adaptés au marché du travail?

Ou à l'incapacité du tissu économique marocain d'absorber, sinon tous les diplômés, du moins une bonne partie d'eux? Dans une étude réalisée par le Haut commissariat au plan (HCP), on relève que 18,8% des diplômés du supérieur sont au chômage (le taux est de 4,5% chez les actifs non diplômés). Entre autres raisons citées par le HCP, est que les emplois ont fortement baissé dans le secteur public.

Une autre raison invoquée: «les diplômes d’enseignement général ne correspondent pas aux besoins des entreprises» Et l'étude du HCP de conclure que plus d’un chômeur sur deux est primo-demandeur d’emploi: «les nouveaux arrivés sur le marché du travail affrontent des difficultés non plus transitoires, mais de durée indéterminée.»

Qualité du diplôme: tout dépend de l'établissement

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En plus de réformes structurelles, l’emploi des jeunes devrait être la priorité absolue pour le gouvernement, rappelait en début de semaine la Banque mondiale (Voir L’Economiste du mardi 18 avril 2017). Alors que les effectifs grossissent chaque année dans les amphis, les lauréats des facultés sont touchés de plein fouet par le chômage: un sur quatre est sans emploi, selon les enquêtes du HCP

Que vaut un «Bac+5» aujourd'hui sur le marché du travail? Ali Serhani, directeur associé au cabinet de recrutement et de gestion RH, Gesper Services répond d'emblée que tout dépend «dans quelle spécialité et dans quelle école ce diplôme est décroché.» La filière compte en toute logique selon lui. Mais le diplôme bac+5 tient qualité et sa crédibilité de l'école où la formation a été faite. «Ces diplômes obtenus à l’étranger ont un a priori favorable sur le marché, car les étudiants ont de très bons cursus sans oublier la notoriété de l’école ou de l’université.»

Les recruteurs sont en effet sensibles aux labels étrangers -français ou européen- d'une façon générale, leurs lauréats n'ont pas trop de difficultés d'insertion sur le marché du travail marocain. Cela n’a rien d’un complexe d'infériorité par rapport à l'étranger comme accusent certains professionnels du secteur de l'enseignement supérieur. Ces diplômes ont la cote pour plusieurs raisons. L'une d'elle tient aux types de stages qu'effectuent ces étudiants durant toute la durée de leur formation, d'excellents stages, insiste Ali Serhani «sans oublier l’année de césure qui se fait normalement dans un pays en Asie ou en Europe et dans des entreprises de réputation mondiale».

Il va sans dire que les universités marocaines et autres écoles d'enseignement supérieur ne proposent que rarement à leurs étudiants ce type de stage, alors que c'est la meilleure voie pour maîtriser les langues et d'autres compétences transversales. Il ne s'agit pas là de cette période d'échange d'étudiants instaurée par quelques universités marocaines et écoles privées qui ont des partenariats et une double diplômation avec des établissements étrangers.

Très pratiquée en France, encadrée par une loi (sans être toutefois  obligatoire), cette année de césure permet aux étudiants de passer entre 6 à 12 mois dans un autre pays pour mieux maîtriser la langue et pour acquérir une expérience professionnelle au plan international. Ce qui est de nature à étoffer le CV du candidat à l'emploi. En France, les recruteurs insistent sur cette année de césure -pendant laquelle les études sont interrompues quitte à les reprendre après-, elle permet à l'étudiant de développer sa capacité d'adaptation, et c'est encore mieux si ce stage est effectué dans un métier en rapport avec le projet de l'étudiant.

Si ces diplômes Bac+5 obtenus en Europe sont appréciés au Maroc, certains établissements marocains soutiennent la comparaison. Et dans tous les cas, quel que soit le diplôme, «le marché du travail est le seul juge de paix», observe Driss Skalli, directeur général de l'Institut supérieur de gestion (ISG).
La maîtrise des langues. Mais rien n'est absolu, les diplômes Bac+5 de certaines universités publiques n'ont rien à envier à la concurrence du privé. C'est le cas entre autres de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech qui a été classée par Times Higher Education (THE) la 12e meilleure université en Afrique et la première en Afrique francophone (Maroc inclus).

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Prises individuellement, les facultés dites à accès ouvert (Economie, Droit, Lettres, etc) fonctionnent avec des effectifs d’étudiants équivalents à ceux d’une véritable université. Mais la sélection intervient plus tard à un double niveau: au premier cycle où le taux d’abandon atteint des sommets et à l’entrée du cycle du Master (Ph. Bziouat)

Mais ce classement, justifié par «les réalisations marquantes s’inscrivant dans une stratégie de développement décidée et déployée par l’Université depuis 2011», est à relativiser. Comme pour les autres universités marocaines, les diplômes Bac+5, excepté ceux des écoles d'ingénieurs et les ENCG, peinent à caser leurs lauréats dans les autres disciplines, même si leur formation technique reste globalement correcte. Le président de l'Université Cadi Ayyad, Abdellatif Miraoui, considère d'abord que l'économie marocaine a encore besoin de cadres intermédiaires. Avec la CGEM, nous avons réalisé une enquête sur 400 entreprises en posant une centaine de questions.

Résultat: la formation technique de nos lauréats tient la route, mais c’est au niveau des langues et des aptitudes personnelles que le bât blesse.»  C'est pourquoi le premier responsable de l'université de Marrakech compte, à partir de la rentrée prochaine, consacrer 2 modules sur 6 aux langues afin de s'aligner sur les standards internationaux. «Il n'est pas normal, s'indigne-t-il, qu'un candidat au travail Bac+3, et même Bac+5, ne sache s'exprimer correctement en aucune langue, et qu'il manque terriblement d'assurance.».  Cela dit, il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau du bain, la qualité est toujours relative.

Les jeunes de la génération actuelle n'ont certes pas les mêmes compétences que la précédente, elle est plus numérique. Mais ils développent d'autres compétences. Cependant, un gros travail reste à faire sur le plan du développement de la personnalité des lauréats des universités. Il fut un temps, remarque le directeur général de l’ISG, où il suffisait d'avoir un bac+2 ou un bac+3 pour faire une bonne carrière professionnelle, se propulser rapidement à des postes de responsabilité importante. Aujourd'hui, non seulement ce niveau ne suffit pas, mais, faute de travail, il y a même une inflation de diplômés bac+5», continue  Skalli. Pour dire que le volet technique d'une formation, quelle qu'elle soit, ne mène pas loin s'il n'est pas accompagné du développement du savoir-être.

La formation purement technique ne peut, en outre, jamais remplacer une formation pratique sur le terrain. «Se préparer au monde de travail ne s’applique pas uniquement aux cours/connaissances techniques. Le côté «life skills» doit être développé concomitamment, et ce sont les écoles qui réussissent ce pari qui gagnent en notoriété», tranchent tous les recruteurs.

Développement durable, robotique, mobilité…

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Afin de se positionner sur la «demande d’avenir», les universités développent de nouvelles formations dans les filières du développement durable et du transport-logistique (Ph. L'Economiste)

Quelques filières ont toujours le vent en poupe, à l'instar de la finance et de la comptabilité, malgré l'émergence d’une redoutable concurrence (développement durable, mobilité, etc). Les recruteurs estiment que la finance reste prédominante, «surtout pour les filières où l’enseignement se fait en anglais, et sans oublier la maîtrise des normes internationales», soulignent Ali Serhani, recruteur et Driss Skalli, dirigeant de l'ISG.

Ces filières ont encore de beaux jours devant elles. Il y a ensuite, «les juristes en provenance des grandes universités européennes notamment française et anglaise en droit des affaires, énergies renouvelables, financements structurés…Et bien sûr, il y a  les formations généralistes dispensées par les grandes écoles, telles que Ponts et Chaussées Paris – HEC - Polytechnique – Ecole Centrale de Paris, ces diplômes restent en haut de l’affiche au Maroc surtout s’ils sont complétés par des MBA de renom.»

Les filières ingénierie, des ingénieurs, le Maroc en a encore et toujours besoin. Autrefois, elles furent l'apanage des hommes, de nos jours les filles choisissent de plus en plus la formation d'ingénieur. Abdellatif Miraoui, président de l'Université Cadi Ayyad de Marrakech se félicite que dans ses établissements d'ingénieurs, la moitié sont des filles. Et il y a enfin les filières émergentes qui commencent à être proposées par quelques établissements supérieurs publics et privés. Il y a d'abord les énergies renouvelables et tous les diplômes «en relation avec les métiers mondiaux du Maroc», ajoute  Serhani.

Des dizaines de masters devraient être remplacés par d'autres, tout à fait nouveaux, correspondant aux besoins futurs de l'économie marocaine, à l'instar de tous les pays émergents, selon les estimations de  Miraoui. «Une cinquantaine au moins, précise-t-il, correspondant à pas moins de 60% d'emplois. Des filières, cite-t-il, avec tout ce qui a relation avec le numérique, la robotique, le véhicule électrique, capteur, intelligence artificielle de façon générale. «Les industries sont en pleine transformation, et le Maroc, pays émergent, ne peut en faire l'économie, elles seront bientôt la cible des investisseurs. Des robots remplaçant des hommes dans des restaurants, le Maroc en aura d'ici 2025», prévoit Miraoui.

Les filières de gestion et management résistent

Les filières en gestion et management, loin de perdre de leur aura, sont toujours proposées aussi bien par les établissements d'enseignement supérieur publics que privés. Il fut un temps où ils étaient l'apanage du seul ISCAE, mais avec le développement du secteur privé, toutes les écoles de commerce proposent des formations dans ces deux filières, mais aussi en commerce et marketing. Ali Serhani, directeur associé au cabinet de recrutement et de gestion de personnel, Gesper Services, constate que les diplômes en gestion et management sont toujours demandés sur le marché du travail. Mais la question reste posée: Correspondent-ils aux attentes des entreprises?  «Les diplômes dépendent de leur contenu, nuance Serhani, sans oublier les stages effectués par les étudiants. Autre chose, l’usage des langues. Le français est dépassé. L’anglais reste la langue maîtresse de nos jours. Enfin on peut avoir un bon diplôme mais si nous maîtrisons au moins 3 langues vivantes et qu’on ait fait de bons stages, alors là, on sort du lot. Enfin si vous ajoutez à cela un bon réseau, le tour est joué. Je ne parle pas de piston, car de nos jours il demeure inconcevable de recommander un bras cassé», conclut Serhani.

Le public usine à chômage? Pas du tout!

Des spécialistes d'évaluation du système d'enseignement s'insurgent contre la critique récurrente de l’inadéquation de la formation à l’égard des universités publiques. Lorsque l'on emploie cette formule on jette toute la responsabilité sur l'université et l'école d'une manière générale. Or l'entreprise a aussi une part de responsabilité,  d'autant que le tissu économique est constitué surtout de PME. L'université est appelée, comme insiste le président de l’université Cadi Ayyad, Abdellatif Miraoui, à réviser constamment ses programmes. Ces derniers restent «traditionnels», et il n'y a pas d'effort pour les adapter aux besoins économiques nouveaux qui se créent. Quant aux enseignants, ils se complaisent dans ces programmes trop académiques «Or le savoir évolue, de même les métiers. Il faut constamment être à l'écoute du marché du travail. La responsabilité est partagée entre l'université et le marché de l'emploi», nuance Rahma Bourquia ancienne ex-présidente d'université et actuelle directrice de l'Instance nationale d'éducation (INE) au sein du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique. Quand on l’interpelle sur la crédibilité des diplômes universitaires actuels, elle pointe du doigt les entreprises aussi, qui demandent pour la plupart des cas, des profils «clé en main». Travailler sur les compétences est une tâche qui devrait être partagée entre l'entreprise et l'école. Et il faut se pencher davantage sur les métiers émergents en rapport avec l'évolution de l'intelligence artificielle et des TIC. Le simple mécanicien de nos jours ne se contente plus de son savoir manuel et de son expérience, mais il travaille avec un ordinateur et une tablette à la main.

                                                                    

Yasmine Benamour, directeur général de HEM

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Seuls les recruteurs sont juges de la valeur actuelle d’un bac+5, qu’il soit national et/ou en double diplômation. «Ils attendent d’un Bac+5  de posséder non seulement des compétences techniques, mais également des compétences de communication, une aisance relationnelle, des soft skills et des aptitudes comportementales.
Les recruteurs préfèrent les candidats qui parlent bien anglais (le français étant devenu une exigence évidente), «ayant une capacité de synthèse et de recul, capables de s’adapter, réactifs (et par conséquent autonomes). Enfin, ils doivent être imprégnés de valeurs d’éthique universelles. Le programme «Grande école de HEM va totalement dans ce sens», assure sa directrice générale.
Au sujet des filières qui émergent, Yasmine Benamour relève qu’il n’y a pas une filière plus suivie qu'une autre, «car chaque spécialité proposée émane nécessairement d'une forte demande du marché du travail et suscite, par là même, l'engouement des étudiants». Des spécialités classiques telles que la finance, la comptabilité, le contrôle, l'audit ou encore le marketing «sont encore demandées et ont encore de beaux jours devant elles. Nous avons toutefois observé ces dernières années un enthousiasme beaucoup plus prononcé pour des filières telles que le management international et la logistique.

                                                                    

Mohammed Diouri, fondateur du groupe ISGA

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Si de nombreuses écoles privées sont allées chercher des partenariats avec des universités étrangères et la double diplômation, ce n’est pas pour faire de la cosmétique, mais pour s’aligner sur les méthodes et contenus pédagogiques aux standards internationaux, explique Mohammed Diouri, fondateur du groupe ISGA. La plupart des promoteurs dans l’enseignement supérieur privé étant eux-mêmes souvent lauréats des universités étrangères, ils sollicitent en premier lieu, leur ancienne université. Le groupe ISGA (2.000 étudiants) gère un large portefeuille d’accords dont ceux le liant aux  universités de Nancy-Lorraine, de Bordeaux, Rennes 1, Bretagne Sud et Senghor (à Alexandrie en Egypte). Les multinationales installées au Maroc et les grandes entreprises marocaines puisent massivement dans le vivier de ces lauréats dont ils connaissent les standards de formation. Sur la controverse autour des diplômes délocalisés, le fondateur de l’ISGA explique: «il s’agit de deux diplômes distincts, l’un délivré par l’institut marocain et l’autre délivré par l’université partenaire».
Les exigences des entreprises sont devenues plus pointues, elles veulent d’abord que le lauréat soit très rapidement opérationnel sur le plan technique. C’est pour cette raison que le cursus «Grande école  bac+5» intègre des stages obligatoires en entreprise et la réalisation de projets. Au bagage technique, le diplômé doit faire preuve d’aptitudes à communiquer, à travailler en équipe et d’une certaine autonomie dans le travail. En gros, en plus du diplôme, il faut des compétences qui étoffent la personnalité.
Comme la plupart des écoles, le groupe ISGA met le focus sur la spécialité dans son cursus, élément crucial pour l’employabilité des lauréats. Le contenu pédagogique est constamment mis à jour pour être en phase avec la demande du marché. Cette agilité constitue un des avantages concurrentiels des grandes écoles privées. C’est un exercice obligatoire d’autant plus que la première question que posent les parents avant d’inscrire leurs enfants porte sur l’intégration sur le marché de l’emploi. En dix ans, le groupe ISGA a revu à trois reprises ses programmes. A moyen terme, l’objectif de son management est de développer des partenariats de recherche avec les universités marocaines et créer, des annexes de laboratoires de recherche au sein de ses établissements implantés un peu partout au Maroc. Le prochain campus ouvrira en septembre à Casablanca.

 

 

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