Habillage_leco
Culture

Trafic des biens culturels: Le Maroc resserre la vis

Par Amine Boushaba | Edition N°:4974 Le 06/03/2017 | Partager
Un projet de loi pour préserver le patrimoine, en préparation
L’affaire du Zarafasaura Oceanis sert de déclic
Information, sensibilisation: La tutelle veut stopper l’hémorragie
trafic_biens_culturels_074.jpg

La créature aux allures de monstre du Loch Ness aurait été sortie clandestinement du territoire par petits lots et reconstituée puis revendue à la foire de Munich en 2014

«#Bring back our dinosaur», le hashtag a fleuri sur les réseaux sociaux dès l’annonce de la vente d’un squelette de plésiosaure Zarafasaura Oceanis (dinosaure marin vieux de 66 millions d'années) originaire du bassin de phosphate de Khouribga, par une maison de vente française. La créature aux allures de monstre du Loch Ness aurait été sortie clandestinement du territoire par petits lots. L’alerte donnée par l’Association pour la protection du patrimoine géologique du Maroc (APPGM) a suscité une grande émotion et fait réagir les autorités.

Finalement, le coup de marteau n’aura pas lieu, puisque l’impressionnant squelette quasi complet du Zarafasaura Oceanis a été retiré de la vente et «un accord en bonne intelligence avec le gouvernement marocain» est en cours selon le commissaire-priseur Maître Alexandre Giquello. Ce qui signifie que notre monstre national pourrait être rapatrié. Reste à lui trouver un musée à sa mesure, mais ceci est une autre histoire. Si la vente du dinosaure a pu être avortée grâce à la mobilisation de la société civile, il n’en est pas de même pour les centaines, voire des milliers d’œuvres ou d’objets de valeur artistique ou historique. Météorites, fossiles, éléments d’architecture, œuvres d’art, les contrebandiers du patrimoine trouvent au Maroc une terre des plus fertiles en l’absence de textes réglementaires et de ressources humaines spécialisées dans les différents départements concernées par le trafic des biens culturels.

Faut-il rappeler que la vallée du Drâa a été quasiment vidé de son patrimoine judéo-amazigh et les sublimes portes des maisons juives font le bonheur des collectionneurs de par le monde et que le trafic de biens culturels fait vivre une grande partie de la population de régions telles que  Erfoud, Demnate ou encore Errachidia. Pourtant, la loi 22-80, relative à la conservation des monuments historiques et des sites, des inscriptions, des objets d’art et d’antiquité, stipule, dans son titre VI (articles 42 à 44), l’interdiction formelle de détruire ou de dénaturer ou d’exporter sans autorisation «tout objet d’art et d’antiquité mobilier qui présente pour le Maroc un intérêt historique, archéologique, anthropologique ou intéressant les sciences du passé et les sciences humaines en général». Cette autorisation ne peut être que temporaire, délivrée «à l’occasion des expositions ou aux fins d’examen et d’étude». Une loi difficilement applicable car opaque.

La loi définit les biens culturels comme étant «les immeubles, par nature ou par destination, ainsi que les meubles dont la conservation présente un intérêt pour l’art, l’histoire ou la civilisation du Maroc peuvent faire l’objet d’une inscription ou d’un classement», sans toutefois spécifier ce que pourrait signifier «présenter un intérêt pour l’art, l’histoire ou la civilisation». Par ailleurs, le rapport 2015 de l’Unesco sur la «mise en œuvre de la convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels» évoque une tradition  ancienne de pillage. «Malgré cette législation, il existe un problème récurrent de «fouilles» clandestines des chercheurs de trésors, surtout dans les sites historiques et les aires rupestres reculées. Il s'agit là d'une pratique très ancienne au Maroc qui remonte au moins à la période médiévale.

trafic_biens_culturels_1_074.jpg

Ancienne porte de grenier en bois sculpté et marqueterie, décorée de symboles juifs vendue par la maison française Antique de Lavalle (Ph. Crédit ADL)

De nos jours, elle est toujours ancrée dans les croyances populaires. Le ministère de la Culture tente pour sa part de sensibiliser les différents acteurs à la question. Des ateliers d’information sur le trafic illicite des biens culturels sont régulièrement organisés, en direction notamment des services régionaux concernés par la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, des ONG, des marchands d’art et d’antiquités… Des formations de formateurs sont également organisées impliquant le ministère de la Culture, de la Justice et des Libertés, la Gendarmerie royale, la Direction de la sûreté nationale et l'Administration des douanes et des impôts indirects.

 Par ailleurs, un projet de loi redéfinissant la notion de patrimoine est en cours d'élaboration. Il préconise la création d'un registre national et d'une commission nationale chargée du patrimoine culturel à caractère consultatif appelée à donner son avis sur les programmes et les projets relatifs à la protection du patrimoine, sa préservation et sa réhabilitation, et à délivrer les autorisations de recherches archéologiques. Le texte prévoit également la mise en place d'une police chargée de la protection du patrimoine culturel, l'intensification des sanctions à l'encontre des contrevenants en matière de recherches archéologiques et des personnes impliquées dans des vols de pièces archéologiques et la dégradation de sites historiques. Des mesures que les professionnels appellent de leurs vœux depuis plusieurs années.

Pour Hicham Daoudi, président de la Compagnie marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), il faut  accélérer la mise en place de la police des biens culturels «chargée de poursuivre tous ceux qui fraudent ou trichent dans leur commercialisation. Des faussaires jusqu'aux contrebandiers du patrimoine, mais il faut faire respecter une loi juste qui ne soit pas qu'une machine à sanctionner sans distinction». La priorité pour Daoudi est également «la mise en place d’un statut du patrimoine comprenant différents critères: immobilier, mobilier, immatériel artistique et archéologique, qui mette tout le monde face à ses responsabilités ainsi qu’une vraie définition de chaque composante».

Le patron de la CMOOA plaide également pour des enquêtes permettant d’inventorier tout ce qui est absent ou qui a disparu de notre patrimoine depuis presque un siècle et d’engager des actions en vue de sa restitution «sans attendre un nouveau fait médiatique», précise-t-il.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc