Chronique

Changer ou régresser

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:4972 Le 02/03/2017 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V de Rabat et secrétaire général du Conseil économique social et environnemental (Ph. Jarfi)

L’évaluation objective des impacts des transformations structurelles que les sociétés du XXIe siècle connaissent aux niveaux économique, social, culturel, cultuel, politique, écologique et en termes de gouvernance  incite à reconnaître quelques réalités inquiétantes du présent  pour mieux préparer un avenir collectif serein. Car l’avenir qui se profile à l’horizon, et que porte des élites politiques peu soucieuses des impacts dévastateurs des projets qu’elles portent et des modes de gouvernance qu’elles commencent à mettre en œuvre, s’il représente un vrai danger pour la sécurité, la stabilité et la paix  dans le monde, risque à terme de conduire à une régression généralisée de la civilisation humaine.

A cet effet, loin de tout pessimisme excessif et  contreproductif et de tout optimisme aveuglant, les Etats, les territoires, les entreprises et  les acteurs des sociétés civiles de par le monde  doivent reconnaître l’impasse dans laquelle les sociétés humaines se trouvent. Aussi, si celles-ci  sont de moins en moins une source de progrès, elles deviennent de plus en plus  un facteur de notre propre régression.

Défiance des citoyens dans les élites

La raison visible réside dans l’émergence de dirigeants tentés par des réflexes despotiques et des actes politiques autoritaires, conduisant des pans entiers de  populations de leurs pays vers le populisme, le nationalisme et le repli identitaire qu’amplifie la production de discours favorisant l’irrationnel, la radicalisation, et la haine de l’autre sur la base de l’origine géographique, la religion, la culture et la civilisation d’appartenance. Ce qui installe les démocraties représentatives dans une crise profonde et aggrave la défiance des citoyens dans les élites qui les gouvernent. Cette nouvelle réalité de notre monde fait que les valeurs universelles d’humanisme, d’accueil, de solidarité, de prospérité partagée et d’ouverture sur le monde cèdent de plus en plus le pas à l’égoïsme mercantile, à la violence de l’argent, au refus de la différence et à l’amplification de la substitution de la civilisation de l’être par celle de l’avoir.

Dès lors beaucoup d’acquis accumulés par les sociétés humaines sont menacés et certains commencent à voler en éclats. Aussi, hormis quelques exceptions de nations et de régions, nous  constatons que le système  démocratique est devenu un  bien commun fragile à cause de l’émergence d’élites arrogantes  plus enclines à conserver leur pouvoir qu’à réinventer un cycle politique  fondé sur l’inclusion du plus grand nombre d’acteurs dans une  construction sociétale tournée sur un avenir collectif partagé. De ce fait, si les citoyens ont de moins en moins confiance dans les institutions. De même, le lien social et la cohésion des sociétés connaissent une réelle décomposition ouvrant la voie au repli sur soi, à l’individualisme, à la résignation, nourrissant  ainsi  un climat généralisé de désespoir qui débouche à terme sur la radicalisation sous toutes ses formes et sur la culture de la mort.

Nouvelles générations de violence sociale

Ainsi, il ne faut pas s’étonner de voir se développer dans nos sociétés, notamment auprès des jeunes, des formes diversifiées atypiques de réponses puisées soit dans le retour aux sources de leurs schèmes religieux d’appartenance, soit dans la surconsommation d’anxiolytiques et/ou des drogues de tout genre, soit dans le désir de migration, soit dans d’autres formes extrêmes d’évasion et de fuite en avant comme le suicide et le terrorisme.
La démondialisation en cours, le développement de véritables  guerres de religions et de civilisations, la crise de production d’élites politiques intègres et porteuses de projets et d’idéaux novateurs  tournés vers l’avenir, l’émergence de nouvelles générations de violence sociale et la course vers l’armement qui nourrit et perpétue les tensions, particulièrement  en Afrique et au Moyen-Orient, constituent  les conséquences  les plus visibles de la  triste réalité que connaît les sociétés humaines du XXIe siècle.

La conséquence de ces états de fait réside dans l’avènement de menaces d’un genre nouveau  qui vont donner naissance à de nouvelles générations de guerres comme celle de l’eau, de l’énergie, de l’alimentation, du génie génétique et des valeurs.  Malgré ou à cause de l’exacerbation des impacts de cette situation chaotique sur  la paix et la sécurité globale d’un monde qui est en train de voler en éclats sous nos yeux, une réelle source d’espérance émerge. C’est celle des voix des sociétés civiles organisées. Cette source émergente, tout en traduisant le réveil d’une conscience citoyenne universelle, a tendance à faire naître des coalitions mondiales qui commencent à  peser sur l’évolution des rapports de force à l’échelle planétaire et notamment sur les décisions de certains  Etats et  grandes firmes transnationales pour en limiter les effets de leurs  comportements prédateurs et autodestructeurs pour  la nature et le vivant en général. Il s’agit en particulier des coalitions mondiales  pour  les changements climatiques, le socle de  protection sociale universelle, la cause des femmes, des jeunes, de l’enfance, des personnes handicapées, des personnes âgées, et des laissés-pour-compte du libéralisme mondialisé.

Les moyens extraordinaires qu’offrent à ses coalitions mondiales les outils de la  révolution numérique en cours en termes de réseautage collaboratif et de promotion  de formes novatrices de solidarité internationale pourraient représenter à l’avenir un facteur de transformations structurelles, dont notre humanité et notre planète terre  ont besoin  pour accélérer le rythme de réalisation des agendas mondiaux en matière de développement durable, de protection sociale universelle, de paix, de sécurité globale et de lutte efficace et pérenne contre la radicalisation, le terrorisme et toutes les formes de culture de la mort. Car aujourd’hui plus que jamais, l’humanité est devant un choix crucial: changer ou régresser. C’est pour cette raison essentielle pour le destin commun de notre civilisation que la responsabilité humaine et existentielle partagée des Etats, des firmes transnationales,  des territoires, des sociétés civiles organisées et des citoyens du monde est interpellée.

Réelle impasse

Actuellement, des franges entières de jeunes se trouvent dans une situation de fragilités extrêmes les offrant clés en main à des forces occultes ou déclarées instrumentalisant la détresse de cette composante vivante de nos sociétés à des fins politiques. Cette réalité est favorisée par l’aggravation de la situation de chômage, d’extrême pauvreté, d’exclusion, de marginalisations, aggravées par des niveaux faibles d’éducation et de formation de ces jeunes. De ce fait, ces jeunes sont le plus souvent acculés à chercher dans le secteur informel,  l’économie du crime, les activités illicites, la mendicité, la prostitution, la migration et les trafics de toute nature les remèdes à leur subsistance et leur mal-être. Cette évolution montre à l’évidence que le modèle social, économique, culturel  et de gouvernance de nos sociétés et de nos économies en cette deuxième décade du XXIe siècle est dans une réelle impasse. Certes, il continue à produire plus de richesses, mais avec de moins en moins  d’emplois décents et protégés, il génère plus d’inégalités, détruit massivement  les ressources naturelles, favorise l’émergence de nouvelles pandémies.

 

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