Société

Bataille décisive pour les libertés individuelles

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4948 Le 27/01/2017 | Partager
L'UPF-Maroc s’engage dans l’arène via son «Tea Time»
Des signaux annoncent un tournant social, selon le CNDH
Religion et sexualité des territoires à déminer
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 C’est dans le restaurant avec vue sur mer du Four Seasons à Casablanca que journalistes et président du CNDH ont échangé à bâtons rompus sur «Le rôle des médias dans le traitement des crises des libertés individuelles» (Ph. Khalifa)

Les libertés individuelles sont au menu en cette fin de journée du 25 janvier à Casablanca. Invité au premier «Tea Time» de la section marocaine de l’Union de la presse francophone, le président du Conseil national des droits de l’homme (CNDH), Driss El Yazami, s’est engagé dans une voie légaliste pour baliser ses propos sur «Le rôle des médias dans le traitement des crises des libertés individuelles». Avec d’abord un rappel qui ne vaut pas seulement pour la trentaine de consœurs et confrères encerclant l’orateur dans le restaurant à la décoration épurée du Four Seasons: «La liberté d’expression n’est pas une garantie accordée aux seuls journalistes», déclare le président du CNDH en renvoyant notamment au Pacte international des droits civils et politiques de 1966. Ce texte fondamental du corpus onusien a été ratifié début des années 1990 par le Maroc.

S’exprimer sous nos cieux sur des sujets aussi prenants que la religion ou la sexualité est en principe un droit. Encore faut-il savoir où mettre les pieds: certes, «toute personne a le droit (...) de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées». Mais cette liberté, selon le Pacte international, «comporte des responsabilités et des devoirs spéciaux» qui la soumette à des «restrictions»: réputation d’autrui, vie privée, santé, sécurité nationale, ordre public... Transformer l’essai du droit international au droit national ne prend pas toujours des allures libérales. «Le journaliste se trouve ainsi tenaillé entre le débat enflammé des réseaux sociaux et les réactions à vif des officiels qui tentent tant bien que mal de cerner la dérive des commentaires  haineux suscités notamment par la récente tuerie intervenue dans une discothèque d’Istanbul», relève Amine Rboub, journaliste à L’Economiste. Tout en rappelant la portée salvatrice de la déontologie pour les médias, l’invité de l’UPF-Maroc estime que la liberté d’expression a ses revers et «que seul le droit peut réguler (codes de la presse, pénal...)». Une régulation «qui doit être le produit du pouvoir législatif».

Avec la justice comme ultime arbitre. Le fondateur du site d’information Yabiladi.com, Mohamed Ezzouak, relève que «les réseaux sociaux sont un miroir de ce qui ronge une communauté sociale. Les journalistes relayent ces faits de société même s’il n’y a pas toujours une mise en perspective, une analyse profonde de l’information...». Notre confrère de la presse électronique regrette «qu’il n’y ait pas assez de réactivité des autorités lorsque les médias rapportent des faits pouvant être des propos haineux ou racistes, voire une apologie du terrorisme. Or internet demeure un espace soumis aux lois, notamment pénale». Ce que beaucoup d’internautes ignorent lorsqu’ils usent de leur liberté d’expression: entre 14 et 16 millions de Marocains vont sur les réseaux sociaux. 

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Séance photo pour la section marocaine de l’Union de la presse francophone et le président du CNDH. Mercredi dernier à Casablanca, l'UPF-Maroc a tenu sa première sortie 2017 avec son «Tea Time». «Ce concept fait partie de nos initiatives visant à organiser une rencontre conviviale pour les membres de notre association et leurs invités. L’idée est d’échanger sur des sujets d’actualité», précise la nouvelle présidente de l’UPF-Maroc, Meriem Oudghiri  (Ph. Khalifa)

Dans la vie réelle, il arrive que l’exécutif intervienne via un rappel à l’ordre. L’agression homophobe ciblant un jeune homme l’été 2015 à Fès a engendré un communiqué ministériel conjoint de l’Intérieur et de la Justice: «Toute personne ou groupe de personnes cherchant à se faire justice elles-mêmes seront poursuivies» (cf. L’Economiste du 3 juillet 2015). Dans d’autres cas, l’exécutif adopte carrément une position juridique. La récente circulaire du ministère de l’Intérieur interdisant la fabrication et la vente de la burqa est un cas typique. Notre consœur Fatima El Ouafi du quotidien Les inspirations ECO rebondit sur ce fait d’armes pour demander l’avis du CNDH en tant que régulateur des droits humains. Driss El Yazami reconnaît que «c’est une vraie question» où se rejoignent libertés de culte et d’entreprise. L’ancien rédacteur en chef de la revue «Migrance» enfile sa casquette de chercheur pour mettre en avant ses travaux sur la laïcité en France. Laissant entendre qu’il n’est jamais aisé de tracer des frontières entre les inquiétudes souverainistes d’un Etat et les manifestations vestimentaires des convictions religieuses de ses citoyens. Même dans un pays dont la religion officielle est l’Islam?

Vaste question que les pouvoirs régaliens tentent d’endiguer en restructurant le champ religieux marocain. Ce projet a d’ailleurs eu comme point de départ officieux les attentats de mai 2003 à Casablanca. Cet événement tragique est un legs insoupçonné des Années de plomb (1956-1999) où se sont conjugués répression politique et étouffement social. Toutefois, l’ancien militant de gauche fait un clin d’œil à «ces moments de réconciliation» vécus au Maroc.
Lui qui scrute, en citant des essayistes comme Emmanuel Todd ou Hassan Rachik, «un mouvement d’ouverture irréversible de la société marocaine». Le président du CNDH évoque aussi la formule sociologique assez exacte de Mohammed Sghir Janjar sur «l’émergence contrariée de l’individu». Celle-ci s’accompagne par «des pratiques (de libertés individuelles) non déclarées».  Le rôle du journaliste, en tant que leader d’opinion, est justement de capter ces indicateurs tout en donnant «la visibilité» aux chercheurs qui les décryptent. Il en va de la salubrité d’une démocratie balbutiante définie par l’ex-membre de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) comme «la gestion pacifique du dissensus du débat sur des projets de société différents».

                                                                             

Enquête inédite d’un régulateur «optimistic»

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Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’homme (Ph. Khalifa)

D’après le président du CNDH, Driss El Yazami, les dernières années, 2013-2014 en particulier, ont été ponctuées par des affrontements-débat sur Much Loved, le film (censuré) de Nabil Ayouch ou encore sur la transmission à partir de Rabat du concert de la torride Jennifer Lopez... Un moment artistique qui a donné lieu à une infructueuse saisine du régulateur audiovisuel par le chef de gouvernement... Là aussi on est toujours en pleine plongée dans ce Maroc qui cherche sa voie vers une vision concertée des libertés individuelles (voir ci-dessus).

Du coup, Anouar Zyne, chroniqueur à Atlantic radio et fondateur du mouvement citoyen «Changer», renvoie à ces courants sociétaux mouvementés. Allusion notamment au «verdict courageux» relaxant un couple de lycéens de Nador après avoir publié en 2013 la photo de son baiser sur Facebook. D’où l’interrogation psychologique adressée par le jeune chroniqueur à notre hôte: «Vous vous déclarez toujours comme «optimistic»?» Ce terme signé El Yazami est une contraction entre optimiste et pessimiste pour évoquer l’émergence d’indices sociaux à la fois positifs et négatifs. L’invité d’UPF-Maroc se dit finalement «plus optimiste» arguant ainsi l’existence d’une «rupture démographique» caractérisée selon lui par une  baisse de fécondité chez les femmes (de 7,2 à 2,10 enfants), une démocratisation de l’éducation et un marché de l’emploi plus investi par les femmes.

D’où aussi l’enquête commanditée par le CNDH auprès de trois chercheurs en sciences sociales, parmi eux Rahma Bourkia. Ainsi, 3.500 ménages ont dû livrer leur perception sur les libertés individuelles. Cette étude où «la majorité des répondants se déclarent contre la violence à l’égard des femmes», sera incessamment publiée. «C’est la plus grande enquête sur les droits humains jamais réalisée au Maroc», annonce l’instance. Il va falloir se tenir prêt à s’engager dans d’interminables débats, voire des polémiques. Les journalistes sont dans les starting-blocks.

 

 

 

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