Finances-Banques

Délais de paiement/El Halaissi: «Au-delà de 90 jours, c’est de l’abus»

Par Franck FAGNON | Edition N°:4948 Le 27/01/2017 | Partager
Les banques font de la pédagogie auprès de la clientèle
Le risque est à un pic historique dans le secteur
«Le métier de banquier devient difficile»
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«Le jour où la consommation s’enraille, le système se dérègle. Nous sommes dans ce cas actuellement. Les entreprises n’investissent plus parce que la consommation s’est tassée», relève M’Fadel El Halaissi, directeur général délégué Pôle banque de l’Entreprise à BMCE Bank of Africa (Ph. L’Economiste)

Le secteur bancaire est l’un des plus exposés à l’allongement des délais de paiement et à la dégradation de la situation financière des entreprises. Les impayés de cette clientèle portés au bilan se chiffraient à 39 milliards de DH à fin novembre 2016 en hausse de 18% sur un an. «Nous nous employons pour que les facilités de paiement soient adossées au cycle d’exploitation et qu’elles restent dans des normes acceptables pour le marché», confie à L’Economiste M’Fadel El Halaissi, directeur général délégué Pôle banque de l’Entreprise à BMCE Bank of Africa.

- L’Economiste: Pourquoi les PME sont-elles constamment en tension de trésorerie?
- M’Fadel El Halaissi: Si elles le sont, ce n’est certainement pas parce que les banques ne leur accordent pas les souplesses et les financements nécessaires. Le système bancaire est actuellement en surliquidité avec un ratio de transformation qui se situe aux alentours de 80%. Maintenant, nous avons deux phénomènes qui peuvent expliquer ces difficultés de trésorerie des entreprises. D’abord, les impayés interentreprises sont devenus courants. Ensuite, les délais de paiement des marchés publics se sont allongés ce qui, par cascade, se répercute sur l’ensemble de la chaîne.
Le malaise de trésorerie et l’absence de volonté d’investir et de croître des PME tient aussi à la morosité de la conjoncture. La croissance est relativement faible, ce qui impacte la demande. L’on oublie souvent que l’économie ne fonctionne que par la consommation. Le jour où la consommation s’enraille, le système se dérègle. Nous sommes dans ce cas actuellement. Les entreprises n’investissent plus parce que la consommation s’est tassée.

-Des entreprises reprochent aux banques d’alimenter ces dépassements de délais de paiement en escomptant des effets de commerce à échéance lointaine. Que répondez-vous?
-Nous considérons que les effets de commerce ne doivent pas dépasser un certain délai, sinon le B2B est biaisé. Cela revient à se refinancer sur le dos de son fournisseur ou son prestataire.
Cette pratique déséquilibre même les termes de compétitivité. Le marché admet en moyenne entre 60 et 90 jours de délais clients. Au-delà de 90 jours, c’est de l’abus. Au sein de la profession, nous proposons de réfléchir avec la Banque centrale et les ministères des Finances et de la Justice à l’élaboration de règles pour endiguer le mal. Parfois, les effets de commerce ne sont adossés à aucune marchandise.

- Acceptez-vous toujours les effets à plus de 90 jours?
- A plus de 90 jours, nous sommes très sélectifs. Nous commençons à établir des fiches sur les tirés et demandons des explications. Nous faisons de la pédagogie pour pousser les entreprises à raccourcir les délais. Nous nous employons pour que les facilités de paiement soient adossées au cycle d’exploitation et qu’elles restent dans des normes acceptables pour le marché. Autrement, on est en train de le biaiser. Cela crée un climat d’inconfort.

- Comment travaillez-vous dans ce climat?
- C’est très difficile. Nous devons être une banque citoyenne, faire de la pédagogie sur de nombreux sujets. Par  dessus tout, nous cherchons à financer l’économie de façon fluide et rationnelle. Toute cette équation est complexe et nous rend la tâche difficile d’autant plus que nous connaissons actuellement l’une des périodes les plus élevées en matière de risque. Le métier de banquier devient très compliqué.

- La profession a-t-elle commencé à communiquer les notations aux entreprises?
- Oui, nous communiquons systématiquement aux clients leur rating et nous les conseillons sur les points à corriger pour améliorer leur notation. Les ajustements à opérer diffèrent selon les entreprises, mais cela peut concerner une faiblesse des fonds propres, un endettement du bas de bilan trop lourd ou encore un fonds de roulement négatif sur plusieurs années. Ce sont des points qui sont éliminatoires au niveau du rating.
- Les taux d’intérêts appliqués accentueraient les difficultés des petites entreprises...
- Les taux sont sur un trend baissier en ce moment. De plus, les différences de tarification entre les maturités courtes, moyennes et longues sont minimes parce qu’il y a aujourd’hui un excédent de trésorerie que toutes les banques cherchent à placer. Elles font presque la confusion, volontairement entre les maturités. Après, le banquier raisonne toujours en marginal.

Il faut revoir le modèle de croissance

- Sur quel levier faudra-t-il agir pour relancer l’investissement privé?
- Nous devons changer de logiciel sur le plan économique. Aujourd’hui, nous sommes trop axés sur une politique de l’offre. Nous avons mis l’accent sur la production, la compétitivité des entreprises, l’export. C’est une politique pour des économies qui ont déjà atteint un certain niveau de développement. La Chine ou encore la Corée du Sud l’ont déployé avec succès ces vingt dernières années. Mais tout le monde n’est pas la Chine.  

- Encourager la demande suppose de laisser filer un peu le déficit budgétaire...
- Le déficit budgétaire n’est pas anti-croissance et l’inflation n’est jamais contre la croissance. Tout dépend de ce que l’on recherche. Lorsque le déficit est destiné à l’investissement, la création de richesse, ce n’est pas du mauvais cholestérol. Vous créez de la richesse pour l’avenir. Certes, le déficit va se creuser à court terme, mais votre investissement va produire des résultats à moyen et à long-terme.

Propos recueillis par
 Franck FAGNON

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