Competences & rh

Programme Lawhati: Aux origines d’un flop

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:4940 Le 17/01/2017 | Partager
L’initiative de doter les étudiants d’une tablette «2 en 1» à l’eau
Prix onéreux, public mal informé, tutelle dépassée
60.000 produits, 6 partenaires et un stock sur les bras
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Les six distributeurs de matériel informatique et partenaires du programme Lawhati, à savoir: Accent, Infodis, Data Plus, First informatique, Bestmark et Diffazur, s’étaient engagés à disposer d’un stock de 10.000 tablettes chacun. Après l’échec du projet, certains d’entre eux se retrouvent avec un énorme stock non écoulé!

Au départ, c’était plutôt une bonne idée. Mais ça c’était au tout début... En effet, le dispositif Lawhati tel qu’initié par le département de l’Enseignement supérieur avait des objectifs louables. Le programme visait à équiper chaque étudiant d’une tablette 2 en 1 à des prix avantageux (15 à 20% inférieurs à ceux du marché). De surcroît, ces tablettes étaient dotées d’un contenu pédagogique gratuit, fourni par deux partenaires technologiques de renom: Microsoft et Intel. Il englobait plus de 70 cours de langues, de sciences, de mathématiques... Mieux encore, l’opération Lawhati visait à généraliser l’usage des IT dans le cursus universitaire. 
Tout juste un an après son lancement, le fameux projet  tombe à l’eau. 

Retour sur un échec

Au démarrage du programme, le ministère a sélectionné, à l’issue d’un appel à manifestation d’intérêt, six distributeurs de matériel informatique (Accent, Infodis, Data Plus, First informatique, Bestmark et Diffazur). Pour la concrétisation du projet, ils se sont engagés à commercialiser les produits à titre exclusif, en assurer la communication, la distribution et la commercialisation dans l’ensemble des villes abritant des universités. Par ailleurs, les partenaires devaient disposer d’un stock minimum de 10.000 unités de tablettes 2 en 1, chacun, avant le lancement. «A Infodis, nous avions mobilisé un budget de 20 millions de DH pour l’approvisionnement. On se retrouve à présent, avec un stock important, difficile à écouler sur le marché local», proteste Abdelahad Lamrani, directeur général d’Infodis. Et il y a de quoi! Le fournisseur n’a réussi à écouler qu’une centaine de tablettes via le programme ministériel et quelques pièces par-ci par-là à travers des promotions genre Black Friday. Toujours est-il, il lui reste encore sur les bras environ 14 millions de DH de stock...
Autre couac. Quelques jours après le lancement officiel du projet, des étudiants se sont, de leur côté, manifestés pour dénoncer «l’arnaque». Pour eux, les tablettes proposées sont hors de prix. De plus, certaines marques proposées étaient méconnues du grand public. «Leur mobilisation est tout à fait justifiée. Nous avions convenu au départ de leur fournir des produits haut de gamme», indique Lamrani. Pour les inciter à acheter, la tutelle avait conçu, avec Al Barid Bank, une offre dédiée aux titulaires de la carte Minhaty (carte de guichet automatique pour les boursiers). Ils avaient la possibilité de bénéficier de prêts à des conditions préférentielles. Mais l’offre de Daoudi, qui rêvait d’équiper chaque étudiant d’une tablette, n’a pas séduit! «Nous offrons des tablettes à prix réduit avec du contenu pédagogique gratuit dont la valeur est supérieure à 2.000 DH. Pour certains distributeurs, la marge ne dépasse pas 170 DH. Tout le monde veut la gratuité, mais ça n’existe pas!», s’était défendu le ministre de l’Enseignement supérieur, Lahcen Daoudi, après le cri de colère des étudiants (cf. édition N° 4660 le 03/12/2015)
Afin de mettre en confiance les distributeurs de matériel informatique, le département de l’Enseignement supérieur avait avancé un nombre de 1,3 million d’acheteurs potentiels: des étudiants issus de l’enseignement supérieur, public et privé, des stagiaires de la formation professionnelle et toute personne affiliée à l’université (enseignants chercheurs, cadres administratifs,…).

Pour Abdelkarim Mazouzi, PDG d’Accent et partenaire du programme Lawhati, le chiffre était largement surdimensionné! «Ce chiffre ne reflétait pas le nombre d’acheteurs réel. Le ministère n’a fait qu’additionner le nombre de bénéficiaires présents sur sa base de données», explique-t-il. Résultat, l’opération n’a pas eu les résultats escomptés. «L’effet volume aurait pu créer une dynamique sur le marché. Cela aurait incité les fournisseurs à construire des usines de fabrication dans le pays au lieu de faire de l’étiquetage sur des tablettes fabriquées en Chine», regrette Mohammed Chakib Rifi, PDG de Data Plus.
Du côté de l’organisation, le département de l’Enseignement s’était engagé à mettre à disposition des partenaires un espace dédié à la communication et à la promotion. Pour cela, il était prévu de consacrer des places pour la caravane Lawhati dans chaque établissement universitaire. Et là encore les distributeurs se sont retrouvés livrés à eux-mêmes. «Dans certaines universités, les doyens n’ont pas pris la peine de nous affecter un endroit dédié. 
De surcroît, les étudiants ne semblaient pas informés du passage de la caravane, ni sensibilisés à l’utilisation des IT», déplore Abdelahad Lamrani. Des faits que ne dément pas Anas Bennani, ex-chef de cabinet du ministre Daoudi, alors en charge à l’époque du lancement de ce projet. «L’opération Lawhati a été victime d’un acharnement médiatique de partout. Ce qui a entraîné un relâchement et un manque d’intérêt auprès des présidents de certaines facultés», explique-t-il.  
Le choix de plusieurs partenaires a, lui aussi, biaisé la réussite du programme. Mazouzi estime que le projet aurait dû être mené par 2 fabricants au lieu des six retenus. «Ceci aurait instauré un climat de confiance entre les distributeurs et le prix aurait été mieux étudié», souligne le PDG d’Accent. Un avis également partagé par Lamrani, PDG de Infodis. 
En somme, le projet Lawhati avec toutes ses ambitions de départ aurait pu élever le programme universitaire dans une dimension numérique qui n’aurait rien à envier aux systèmes éducatifs occidentaux. Un espoir que gardent tout de même les distributeurs. Ils ne semblent pas écarter un futur réengagement avec la tutelle pour une deuxième «version mieux étudiée et organisée», s’accordent-ils à dire. 

Pas de subvention! 

«Le ministère espérait voir une  prise en charge complète des partenaires, sans qu’il ait à mettre la main à la poche», souligne Abdelkarim Mazouzi, PDG d’Accent. «C’était difficile à assurer. Nos marges de bénéfice était très limitées pour le programme Lawhati», se désole également Abdelahad Lamrani, patron d’Infodis. Cependant, l’ancien chef de cabinet du ministre de l’Enseignement, Anas Bennani, indique que son département n’avait qu’un «rôle d’intermédiaire» entre les distributeurs et la population ciblée. «Nous ne pouvions pas dans ce cas octroyer une subvention».
Le lancement du programme d’Injaz quelques mois après Lawhati vient couronner cet échec. Il visait, lui aussi, à équiper en matériel informatique une population restreinte composée d’étudiants en master et de doctorants. Son avantage était qu’il bénéficiait d’une subvention étatique. Une réussite sur tous les plans.

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