Enquête

Réseau Gülen: Aux origines d’une impressionnante machine d’influence

Par Reda BENOMAR | Edition N°:4938 Le 13/01/2017 | Partager
Un mouvement présent dans 160 pays
Une idéologie qui a convaincu des milliers de partisans
Une émulation qui fait peur au régime turc… et au Maroc
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(Ph. imc-tv.net)

Le «Cemaat», un mouvement idéaliste défendant  un islam tolérant, ou une secte ultra organisée aux desseins obscurs et subtilement dissimulés? En tout cas, il est indissociable du nom de son fondateur Fethullah Gülen, qui était jusqu’en 2013 le fidèle allié du régime Erdogan. Accusé d’avoir fomenté le coup d’Etat de juillet 2016, Gülen est aujourd’hui diabolisé et traqué partout dans le monde.

Son histoire remonte aux années 1970. Gülen, un prêcheur influencé par le penseur islamique turc Said Nursi (voir encadré), s’entoure rapidement de disciples. Ces derniers s’organisent ensuite en associations et fondations pour «porter son message», et commencent à se lancer dans des actions caritatives.

Libéralisation de l’économie turque

«Gülen devient peu à peu une source d’inspiration et de motivation pour nombre d’entrepreneurs, éducateurs, journalistes et intellectuels qui forment un mouvement transnational aux frontières indéfinies», explique Bayram Balci, chercheur en science

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politique et civilisation arabo-islamique au CERI (une structure commune à Sciences Po et au CNRS). Balci a réalisé l’un des travaux de recherche les plus documentés sur le mouvement Gülen. Sa thèse de doctorat s’est intéressée aux mouvements islamistes turcs et à leur activité missionnaire post-soviétique. Ses recherches actuelles portent sur la Turquie dans son environnement régional (Caucase, Asie centrale, Proche-Orient). «Ces personnes, disséminées aux quatre coins de la planète, ont permis l’émergence d’un véritable soft power turc dans plusieurs régions du monde», ajoute Bayram.

Le mouvement, qui dès le départ se rapproche du milieu des affaires, se développe massivement dans les années 80, dans le sillage de la libéralisation de l’économie turque. Les «disciples» de Gülen créent des écoles en Turquie, puis en Asie centrale dans les années 1990, profitant du vide créé par l’éclatement de l’ex-URSS.  
Le Cemaat fonde tout un réseau d’écoles dans pas moins de 160 pays. Huit écoles (primaire/secondaire) sont, par exemple, présentes au Maroc depuis 1994 dans 5 villes avec près de 2.500 élèves (voire article précédent). Dans nombre de pays africains, des établissements scolaires ont même précédé l’ouverture d’ambassades. Ils ont permis de préparer le terrain pour l’équipe Erdogan, arrivée au pouvoir en 2002, à l’affût de nouvelles opportunités économiques. Le mouvement güleniste a tissé des liens économiques et culturels qui ont largement facilité l’installation de la Turquie sur le continent.

 

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 Erdogan et Gülen étaient de proches alliés dans les années 1990 (Ph CETOBaC)

Dès son arrivée au pouvoir, le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan  a bénéficié de l’appui sans faille du mouvement de Fethullah Gülen. Avec leur vision commune de l’islam, conciliant religion et modernité, leur relation ne pouvait que marcher.  
Outre l’éducation, le  Cemaat s’appuie sur un network d’hommes d’affaires très actif en matière de coopération économique. La Confédération des hommes d’affaires et industriels turcs (TUSKON), une association fondée par des disciples de Gülen, est, par exemple, bien présente au Maroc. Elle investit dans le pays depuis près d’une décennie (cf. L’Economiste: Les textiliens turcs prospectent - Edition du 13 juin 2013).

Les médias, représentent l’autre canal d’influence, et pas des moindres, du courant Gülen. Maisons d’édition, radios et chaînes de télévision prolifèrent. Le magazine Hira, une extension du populaire journal güleniste Zaman, est diffusé au Maroc, au Maghreb, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, mais aussi en Australie. Lancé en 2005, le magazine propose des articles en arabe et en turc, sur des thématiques religieuses traitées sous un angle académique. Plusieurs «oulémas» marocains ont d’ailleurs participé aux publications. Parmi eux, feu Farid Ansari, membre du Conseil supérieur des oulémas et auteur d’une célèbre biographie sur Gülen.
Education, ONG (dont Kimse Yok Mu), affaires, médias,… les güleniste sont partout. En Turquie, ils ont «infiltré» toutes les sphères (justice, police, armée, entrepreneuriat,…). Le tentaculaire réseau inspire la suspicion, même si, officiellement, il prône un «islam tolérant, ouvert, progressiste et moderne».     

Les activités des «Fethullahcı» (partisans de Gülen) renvoient vers l’idéologie de leur inspirateur. Néanmoins, ce dernier n’entretient aucun lien officiel ou financier avec eux, ce qui le met à l’abri de toutes les accusations portées par le régime turc. En Turquie, l’influence des gülenistes a été affaiblie par la gigantesque purge menée par l’AKP. Cependant, dans le monde, les branches qu’ils ont créées restent actives. Au final, la fébrilité d’Erdogan et sa précipitation à combattre le mouvement güleniste témoigne, à elle seule, de son influence.

                                                                           

Gülen: Gandhi de l’islam ou prédicateur avide?

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(Ph Wiki)

Héritier idéologique du penseur islamique Said Nursi et prédicateur charismatique, Fethullah Gülen est un personnage pour le moins troublant. L’ennemi numéro un de la Turquie a réussi à bâtir un réseau mondial basé sur des relations personnelles, très diversifiées et décentralisées. Né  en 1941 près d’Erzurum, élevé comme imam, il s’est inspiré du mouvement Nurculuk de Nursi, prônant un islam moderniste, pour lancer sa mouvance.  Personnage discret, décrit comme austère par ceux qui l’ont côtoyé, il se tient à l’ écart de toute exposition médiatique, dans sa modeste demeure en Pennsylvanie, où il est installé depuis 1999.

Diabolisé en Turquie depuis sa prise de distance avec Erdogan en 2013, il n’en reste pas moins apprécié aux Etats- Unis. Il compte parmi les penseurs musulmans les plus influents au monde, même si de par son pouvoir, il suscite également beaucoup de méfiance. Fethullah a personnellement rencontré les leaders d’autres religions, tels le pape Jean-Paul II (1998), le patriarche orthodoxe grec Bartholomée 1er et le grand rabbin israélien Eliyahu Bakshi-Doron.

Cassé en Turquie, il survit à l’étranger

- L’Economiste: Comment définiriez-vous le mouvement güleniste?
 - Bayram Balci:
Il s’agit d’une mouvance socio-religieuse turque, qui a été créée sur l’exemple des écoles missionnaires fondées par les Européens dans plusieurs régions du monde: Moyen-Orient, Asie, Afrique,... Je les compare, toutes proportions gardées, à des jésuites mais version islamique et turcique.
 
- Propage-t-il son idéologie à travers ses écoles?
 - Oui et non. Son idéologie est surtout une sorte de soft power de la Turquie. Langue, culture, éducation, en plus de l’enseignement de qualité en langue anglaise assuré partout, ont fait le succès du mouvement. C’est partout le même modèle, mais il existe toujours des adaptations à chaque pays, en fonction de ce que demandent les ministères de l’Education nationale de chacun d’entre eux.
 
- Risque-t-il d’être affaibli après le coup d’Etat de juillet 2016?
 - Depuis le coup d’Etat, le mouvement en Turquie  est faible, voire éliminée, mais à l’étranger, il bénéficie d’une capacité de résistance et de résilience.

Propos recueillis par Reda BENOMAR

 

 

 

 

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