Chronique

Crimes et châtiments à la marocaine

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4936 Le 11/01/2017 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca, et chercheure associée auprès du Centre Jacques Berque. Dr Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

QUEL lien y a-t-il entre la crise politique nationale actuelle et la mort de deux jeunes femmes dans l’attaque terroriste d’Istanbul? Ma réponse se résume dans un mot: la violence. Au moment où le pays est à l’arrêt sans que le citoyen ne puisse en comprendre ni le pourquoi ni le comment, ce qui en soi est une violence, nous sommes en plus assaillis par des propos haineux banalisant, voire justifiant le terrorisme, qui sont amplifiés par le buzz des médias et autres réseaux sociaux.   

De la diffamation à la légitimation du meurtre

Face à l’inadmissible et l’insupportable, à savoir l’assassinat de  deux jeunes femmes marocaines à Istanbul, comment peut-on se dépouiller de toute humanité pour blâmer les victimes d’avoir été sur le lieu de l’attaque terroriste? Au nom de quelle logique, de quelle morale, de quelle loi, de quelle religion? Rien ne peut justifier ni consoler le vol de la vie de quelqu’un, quel qu’il soit, où qu’il soit et pour quelque raison que ce soit. La souffrance de toute personne qui a un tant soit peu d’humanité se trouve occultée et amplifiée par le doute et l’opprobre que des donneurs de leçons sans foi ni loi ont  déversées sur les victimes et leurs familles endeuillées.  Des «gendarmes» autoproclamés qui se sont investis de définir et d’imposer leur vision du bien de l’humanité. Ils légitimisent les crimes et transgressent en toute arrogance le respect dû à la vie et à la mort. Au final, ils appellent au crime.

La question qui tue une deuxième fois

«Pourquoi étaient-elles dans ce lieu de débauche?» Cette question qui est une insulte à l’intelligence et à la dignité humaine induit implicitement LA réponse suivante: «parce qu’elles étaient des débauchées»!  Pour ceux qui posent une telle question, il ne peut y avoir d’autre raison. Et ce disant, ils  assassinent une deuxième fois,  avec une violence encore plus insupportable les victimes et leurs familles. Nous revoilà à nouveau dans les réflexes archétypaux haineux des femmes dont, hélas, les exemples font légion. Pourquoi les filles d’Inezgane marchaient-elles vers leur lieu de travail avec des jupes courtes? Pourquoi une femme, des femmes violées se trouvaient-elles sur le chemin des violeurs? Pourquoi l’une d’elles s’est faite violer puis jeter dans un puits? Et au fait, que faisait-elle là pour «tomber» dans le puits? Mais alors, pourquoi ne pas responsabiliser les petits enfants qui sont violés régulièrement dans ou en route vers l’école, les M’sid, et parfois même en pleine mosquée? 
Poser ce genre de questions relève non seulement de la bêtise et de l’indécence, mais aussi et surtout du danger que constitue le sentiment de toute puissance du raisonnement en termes de «licite» et d’«illicite»  à l’exclusion de tout autre argument. C’est se poser en juge qui décide qui «mérite» d’être tué  ou violé, ce qui revient au même. C’est banaliser et justifier l’assassinat, le viol et autres violences. C’est faire l’apologie du terrorisme qui serait le nouveau Zorro redresseur des torts. C’est décréter qu’il y a des meurtres justes et d’autres injustes. Une attaque de mosquée serait condamnable car elle frapperait des croyants en pleine prière, la condamnation n’étant assurée si l’attaque vise des croyants d’autres cultes. Celle d’une boîte de nuit serait  justifiée car elle viserait des «débauchés». Quand en plus les «débauchés» sont des femmes, alors on se donne à cœur joie pour les diaboliser, les accuser: ce sont des femmes de mauvaises mœurs, des prostituées; sinon elles auraient été chez elles à regarder, tranquillement et en famille, les programmes télé qui célèbrent le nouvel an. 

Et précisément parce que ce sont des femmes, elles «font honte au Maroc», le plus beau pays du monde où la vraie prostitution miséreuse de femmes exploitées se fait au grand jour, au vu et au su de tous, y compris des autorités chargées de la protection des citoyens et du respect de la loi. Cette réalité-là n’est pas honteuse; c’est d’en parler qui l’est; et c’est toujours la faute des femmes. On condamne Loubna Abidar pour avoir osé jouer crûment le vécu des femmes exploitées sexuellement, mais on ne condamne pas les acteurs hommes qui ont participé au film de Nabil Ayouch. Abidar a insulté, sali l’image du Maroc; tout comme ce sont les prostituées et non les clients et les maquereaux qui sont dans l’immoral et l’illicite. On soutient une star nationale accusée de viol au nom de la théorie du complot, et en y appliquant les mêmes archétypes nationaux: «pourquoi est-ce que la femme qui l’accuse de viol s’est trouvée avec lui dans sa chambre d’hôtel?» Car pour ces acrobates du deux poids deux mesures et du détournement des vraies questions, il ne peut y avoir de désir réciproque aboutissant à une relation consentie à deux. Il n’y a qu’un bras de fer entre un violeur et une provocatrice.  Sauf que l’affaire s’est déroulée hors du Maroc, et qu’elle est entre les mains de la justice française, et qu’il faut la laisser faire son travail.  Le pire de tout, c’est que c’est le formatage actuel et de plus en plus généralisé d’une frange non négligeable de Marocains. Comment en sommes-nous arrivés là? Les réponses seraient longues. Une chose est certaine: c’est que la non-criminalisation de ces diffamations, de ces appels à la haine, de ces apologies du terrorisme, et des insultes à la vie et à la mort ne peuvent que nous enfoncer de plus en plus dans la catastrophe. 
Mais l’espoir  aide à vivre. Alors, bonne année 2017 tout de même!

 

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Question pernicieuse

A la question qui demande ce que faisaient des femmes dans une boîte de nuit, un 31 décembre à Istanbul si ce n’est parce qu’elles étaient de mauvaises mœurs, je répondrai par une autre question. Et si les victimes de l’attaque terroriste d’Istanbul étaient des hommes? Comment auraient réagi ces donneurs de leçons? Les auraient-ils traités de «débauchés» pour s’être trouvés dans ce «lieu de débauche», peut-être même en quête de compagnie pour célébrer le nouvel an? Ou alors, auraient-ils tout simplement appliqué la règle de deux poids deux mesures conformément au dicton  marocain «Elli 7lal ala l’mqaddem, 7ram ala l’mkhazniya» [Ce qui est permis aux gradés est interdit aux troupiers]. En clair et en bref, ils ne demandent pas l’interdiction de tels lieux de loisir, ils veulent les interdire aux femmes! Ils n’admettent pas que des femmes puissent vouloir voyager, s’amuser, aller en boîte de nuit, bref faire ce qui sous d’autres cieux relève de la liberté de vivre sa vie, d’être joyeux. Celles qui osent avoir cette prétention sont forcément mues par des pulsions immorales. Pour ces donneurs de leçons, elles n’auraient donc eu que ce qu’elles cherchaient et méritaient. 
Même voilées, de telles affirmations sont  très graves: ce sont des appels à la haine et au crime qui doivent être condamnés par la société et punis par la loi.

 

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