Habillage_leco
Economie

Engrais phosphatés: Bruxelles veut-elle réglementer trop vite?

Par Aziz BEN MARZOUQ | Edition N°:4933 Le 06/01/2017 | Partager
Un projet de l’UE vise à réduire les importations de phosphorite
Objectif, réduire l’exposition à l’un de ses composants, le cadmium, associé à des risques cancérigènes
Soutien implicite des syndicats agricoles et d'eurodéputés à la position marocaine

Les exportations de phosphate marocain vers l’Europe (32% du chiffre d’affaires à l’export de l’OCP) sont rattrapées par un débat qui promet d’être chaud. Ces enjeux sont évalués par un projet de rapport du Parlement européen sur les produits fertilisants (que L'Economiste a consulté). Le document porte sur l’incidence des limites qui vont être proposées pour les contaminants, notamment le cadmium (un produit soupçonné d’être cancérigène) et dont les engrais phosphatés se trouvent être l’un des principaux vecteurs. Des seuils en préparation par la Commission européenne vont rendre inutilisable la majeure partie de la phosphorite importée (dont celle du Maroc) et pourraient empêcher la production de certains fertilisants par l'industrie de l’Union. C’est en tout cas un scénario que pronostique le député européen ( Parti populaire européen), et rapporteur de la Commission chargée du dossier, le Polonais Jaroslaw Walesa.

L’UE étant dépendante des importations de phosphore (jusqu’à 90%), la perturbation de l’approvisionnement en phosphorite pourrait entraîner des problèmes économiques majeurs dans l’Union, qui dépend de cinq sources d'importation (dont notamment le Maroc, la Russie et la Tunisie). Walesa considère que l'application d'une limite basse à la teneur en cadmium contraindrait à n’envisager plus qu’une seule source: la Russie de Vladimir Poutine.

Les stocks de phosphorite à faible teneur en cadmium sont insuffisants pour couvrir la demande de l’Union. Un seul fabricant européen a accès à de la phosphorite à faible teneur en cadmium en provenance de la Russie et de la Finlande. Quelques pays contrôlent les gisements mondiaux de phosphorite, qui ne sont exploités que par un petit nombre d’entreprises, intégrées, pour la plupart, à des producteurs d’engrais non européens. C'est ce qui a incité la Commission européenne à classer la phosphorite en tant que «matière première critique». La Russie, principal pays producteur de phosphorite «propre», est incapable de couvrir la totalité de la demande de l’Union. Moscou préfère en outre exporter le produit fini, à savoir des fertilisants. Walesa reproche à la Commission de Bruxelles de ne pas avoir analysé la taille des gisements conformes aux limites proposées dans des pays où la teneur en cadmium des gisements est très variable (le Maroc, par exemple, où cette teneur oscille entre 29,5 mg//kg et 72,70 mg/kg). La Chine s'ingénie pour sa part à restreindre ses exportations de phosphorite par des taxes à l’exportation.

Étude scientifique obsolète

Dans son projet de rapport, Jaroslaw Walesa estime qu'à l'heure actuelle, «il semble n’y avoir aucune étude disponible au public sur le cadmium dans les fertilisants produits dans l’Union» et que l'étude citée par la Commission européenne dans son projet de règlement sur les fertilisants est «obsolète et non représentative sur le cadmium dans les fertilisants présents sur le marché de l’Union». Tout en admettant la nécessité de réduire la teneur en cadmium des fertilisants, le rapporteur considère toutefois que «la science ne plaide pas pour une diminution radicale». Il rappelle que les études de l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) sur l’exposition au cadmium contenu dans les denrées alimentaires recommandent principalement de réaliser des études supplémentaires et non d’établir des limites draconiennes, et n’analysent pas le rôle des denrées alimentaires importées dans l’exposition au cadmium. Il observe également que la Commission n’a pas tenu compte d'une étude du Comité scientifique des risques sanitaires et environnementaux (CSRSE) de 2015, «qui considère acceptables des limites beaucoup plus élevées concernant la teneur en cadmium des fertilisants». Selon lui, les études de ces deux comités «reposent sur la teneur moyenne en cadmium, alors que la proposition impose une teneur maximum en cadmium».

En outre, le manque de données scientifiques suscite des doutes quant à la compatibilité avec les règles de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) ainsi qu’à la nécessité de procéder à une réduction draconienne des limites sans égard pour les répercussions économiques. Pour le Maroc, qui conteste la fiabilité des études ayant motivé la proposition de règlement de la Commission sur les fertilisants, le seuil de teneur de cadmium dans la roche devrait être rehaussé à un niveau de 80 mg/kg. Une demande qui n'est pas aussi isolée que cela dans la mesure où plusieurs industries ou organisations de producteurs d'engrais européens (comme par exemple l'Association des european fertilisers benders ou encore les producteurs d'aliments pour animaux comme la société française Roulier) réclament la même teneur de 80 mg/kg. Les principaux syndicats agricoles de l'UE, dans une moindre mesure, ne sont pas également très chauds vis-à-vis de la proposition de Bruxelles (retrouvez dans notre édition du lundi 9 janvier notre interview avec Dominique Dejonckheere, conseillère principale sur les matières premières agricoles et les engrais au sein du syndicat agricole européen Copa-Cogeca).

Cadmium et phosphorite

À l’état naturel, le phosphore est habituellement présent dans la phosphorite. La plupart des gisements de phosphorite dans le monde sont de nature sédimentaire et fixent certains contaminants, dont le cadmium. La majeure partie des stocks mondiaux de phosphorite excède la teneur en cadmium fixée par la proposition de règlement sur les fertilisants de la Commission européenne présentée en mars 2016 (baisse de 60 mg/kg à 40 mg/kg après 3 ans et à 20 mg/kg après 12 ans).

De notre correspondant permanent, Aziz Ben Marzouq

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc