Chronique

Le chômage des jeunes de 15-24 ans: Ampleur et risques majeurs

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:4930 Le 03/01/2017 | Partager

Driss Guerraoui est Professeur à l’Université Mohammed V de Rabat. (Ph. Jarfi)

LES jeunes de 15-24 ans représentent une part importante de la population totale du Maroc. Selon les résultats du recensement général de la population et de l’Habitat leur nombre est évalué à 6,1 millions de personnes, soit 18% de la population totale. Malgré la baisse en valeur relative de cette part en 2030, l’effectif  des 15-24 ans  restera significatif à cet horizon  pour s’établir à 5,6 millions de personnes, soit 15% de la population totale du pays.  L’examen des dernières  données, fournies par le Haut-commissariat au Plan sur l’emploi, révèle que nous sommes devant un chômage de cette catégorie de jeunes qui commence à prendre de l’importance et à avoir des formes inédites. Certes, ce phénomène est mondial,  mais il prend des proportions de plus en plus prononcées dans notre pays, incitant ainsi les décideurs à en mesurer l’ampleur et à en évaluer les risques majeurs.

Taux d'activité le plus faible

En effet, cette tranche d’âge connaît le taux d’activité le plus faible par rapport aux autres groupes d’âge. Ce taux  a enregistré  entre 2000 et 2014 la baisse la plus importante passant de 45,8% à 32,6%, contre respectivement 53,1% à 48% à l’échelle nationale.
Par ailleurs, les jeunes de 15-24 ans sont les plus affectés par le sous-emploi comparativement aux autres groupes d’âge et par rapport à la moyenne nationale. En effet, le taux de sous-emploi de cette catégorie de jeunes est passé de 13,5 en 2007 à 14,7 en 2014, contre respectivement 9,9 et 10,3 durant la même période à l’échelle nationale.
Les jeunes de 15-24 ans sont également les plus affectés par le chômage. En effet, selon le Haut-commissariat au Plan, le nombre de chômeurs de 15-24 ans a atteint en 2014 un effectif évalué à 406.135 jeunes, ce qui représente 35% du nombre total des chômeurs au niveau national. Par ailleurs,  au moment où le marché national du travail enregistre entre 2000 et 2014  une  baisse aussi bien  au niveau national de 20,1 à 9,9 que pour  l’ensemble des autres tranches d’âge, le taux  de chômage des 15-24 ans a continué à connaître une augmentation, passant de 19,9 en 2000 à 20,1 en 2014. Cette évolution  est encore plus significative en termes de dégradation pour les plus diplômés parmi les jeunes de cette tranche d’âge. Ainsi, les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur,  âgés de moins de 25 ans, notamment  ceux du milieu urbain, ont un taux de chômage qui atteint 62,7% en 2014, alors que paradoxalement celui des sans diplômes de la même tranche d’âge n’est que de 9,8% pour la même année. Au niveau  national ces taux sont respectivement de 21,1% et 4,7%.

Faible création d'opportunités d'emploi

chomage_jeunes_030.jpg

Aujourd'hui, se pose une question fondamentale: quelles sont les causes profondes de ce phénomène? Le chômage des jeunes de 15-24 ans  s’explique principalement par la faible création d’opportunités de travail par le système productif national, l’inadéquation entre la formation et l’emploi, la rationalité des entreprises marocaines peu enclines  à l’embauche des primo demandeurs d’emploi, et  leur  préférence portée plus sur le travail non qualifié faiblement rémunéré et non protégé parce que moins cher. Il s’explique aussi par le volume limité des recrutements dans la fonction publique centrale et territoriale, l’amélioration relative du taux de fréquentation scolaire, l’allongement de la durée de la scolarisation et le découragement de cette catégorie de jeunes en matière de recherche d’emploi après une longue période de prospection infructueuse.
Ce phénomène produit de nouvelles formes de pauvreté, de précarité, de vulnérabilité, d’exclusion,  de marginalisation, de frustrations et de mal-être auprès de ces jeunes. Il impulse auprès d’eux des  genres atypiques de déviances et de violences  sociales,  dont les formes d’expression grandissantes et les plus visibles  sont  l’usage excessif des drogues, des cigarettes, de l’alcool et  des anxiolytiques. Dans beaucoup de cas, il  est la source principale de la perte de leurs repères, des divorces précoces, de la prostitution et des tentations suicidaires. La conséquence de cette réalité est le développement auprès de ces jeunes d’un sentiment d’injustice, les poussant à la révolte contre toutes les institutions, y compris la famille, et l’école, la résignation, la démission vis-à-vis de leur destin,  au nihilisme et au refuge vers l’irrationnel et la radicalisation dans leurs   dimensions à la fois religieuses et  politiques.
De ce fait, il  génère une inquiétude grandissante auprès des familles, suscite  un comportement de défiance vis-à-vis de la société et de ses institutions,  et développe auprès de ces jeunes  la culture du désespoir,  voire même  de la mort, contribuant  ainsi à l’émergence et au développement  de risques majeurs nouveaux et une complexité de leur gouvernance en termes de sécurité, de paix sociale, de stabilité durable et de manque à gagner pour l’économie et la société.
C’est pour toutes ces raisons réunies que les faiseurs des politiques publiques, et tous les acteurs nationaux et territoriaux concernés (Etat, collectivités locales, entreprises, banques, écoles, université, centres de recherche, société civile organisée)  doivent prendre la mesure de l’ampleur et de la gravité de ce phénomène. Ils se doivent ainsi  de s’engager de façon résolue dans une démarche coordonnée,  concertée et partagée, mais volontariste et collectivement responsable  fondée sur l’élaboration prioritaire d’un «Grand Contrat social pour l’emploi des jeunes», un  contrat qui  doit être érigé en une urgence nationale.

Plus les filles, plus les régions pauvres, plus les jeunes urbains...

LE chômage des 15-24 ans touche toutes les couches de la société, y compris les familles aisées,  plus les filles que les garçons, plus les régions pauvres que celles à fort potentiel économique, et plus les jeunes du milieu urbain que ceux du milieu rural. Quant aux actifs occupés parmi les jeunes de cette tranche d’âge, selon les résultats de l’enquête sur l’emploi de 2013 du Haut-commissariat au Plan, ils le sont  principalement plus dans les secteurs de l’agriculture (53,8%) et des services (24,2%) et secondairement dans l’industrie (11,2%) et les BTP (10,7%). Mieux encore, selon la situation dans la profession l’enquête révèle  que 38,4% de ces jeunes  actifs occupés sont des aides familiales, c’est-à-dire travaillant dans la précarité la plus totale et la subordination absolue du chef de la famille, sans rémunération décente, ni protection sociale, ni perspective d’évolution socioprofessionnelle. Dès lors, il est dans la logique de toutes ces  réalités de voir se proliférer  et se diversifier au sein de l’économie et de la société parmi les jeunes de cette tranche d’âge  les champs du secteur informel, des activités  illicites, de l’économie du crime et les dynamiques  migratoires sous toutes leurs formes.

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    courrier@leconomiste.com
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc