Chronique

La dyslexie: de quoi parle-t-on?

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:4912 Le 06/12/2016 | Partager

Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

LA dyslexie  est une difficulté durable d’apprentissage de la lecture et d’acquisition de son automatisme, chez des enfants intelligents, normalement scolarisés, indemnes de troubles sensoriels et de troubles psychologiques préexistants. Ni les parents ni les enseignants ne sont responsables de ce trouble spécifique d’apprentissage. La dyslexie touche environ 6% de la population et seuls 1 à 2% des enfants en sont sévèrement atteints. La dyslexie frappe plus de garçons que de filles (trois fois plus)  et se retrouve davantage chez les gauchers.
Mal pris en charge,  ce trouble du langage écrit provoque un retard scolaire important chez des enfants qui disposaient pourtant au départ de toutes les chances de réussite. Une dyslexie mal prise en charge peut compromettre très sérieusement l’avenir d’un enfant. Non reconnu dans ses difficultés, celui-ci peut développer des troubles du comportement. L’enfant sait qu’il est normal, voit qu’il est intelligent, mais qu’il n’arrive pas à apprendre à lire et à écrire. Sans cesse en décalage, il se sent dévalorisé et se forge une mauvaise image de lui-même, qui peut le conduire à développer des comportements réactionnels: repliement sur lui-même, agressivité… On peut distinguer deux formes de dyslexie.
■ La dyslexie phonologique
C’est la plus fréquente. Elle se traduit par de grandes difficultés dans les conversions entre lettres et sons.
On observe:
- une méconnaissance des règles de correspondance entre lettres et sons;
- des erreurs d’ordonnancement avec des inversions, des ajouts, des omissions;
- des substitutions de graphèmes visuellement proches : b/d - u/n...;
- des confusions entre phonèmes sourds et sonores : p/b - t/d...;
- des substitutions de mots graphiquement proches.
La lecture de l’enfant repose alors sur sa capacité à reconnaître le mot globalement sans qu’il puisse en analyser les éléments constitutifs (syllabes et sons). La découverte autonome de nouveaux mots écrits est de ce fait quasiment impossible. L’enfant peut reconnaître les mots connus (réguliers et irréguliers) mais ne lit pas, ou mal, les mots inconnus pour lesquels il se contente alors d’une approximation par ressemblance visuelle.
■ La dyslexie de surface
L’enfant est capable de retenir et d’utiliser les correspondances entre lettres et sons et par exemple il est tout à fait capable d’oraliser des mots qui n’existe pas en français mais qui pourraient exister: Tapo, Chase, Mison… Par contre, il est incapable d’analyser la composition orthographique d’un mot et de la retenir pour une reconnaissance future. Michel Zorman nous donne un exemple pertinent de dyslexie de surface:
L’enfant écrit: «la cave voute et timence elle senble cetendre… Elle net pas vremen obsecur» au lieu de:  «La cave voûtée est immense, elle semble s’étendre… Elle n’est pas vraiment obscure».
La plupart des erreurs que l’on relève  sont phonologiquement acceptables mais la segmentation des mots n’est pas respectée mettant en évidence l’inexistence de représentations orthographiques  stabilisées.
La dyslexie de surface se traduit par un accès perturbé au sens.
On observe :
- un bon déchiffrage de mots réguliers et de pseudo-mots;
- un faible lexique de mots reconnus globalement;
- une incapacité à lire les mots irréguliers.
La lecture est très coûteuse en effort cognitif puisqu’elle repose entièrement sur un déchiffrage grapho-phonologique systématique.
L’attention est entièrement consacrée au décodage. Le rythme de lecture est donc très lent et les problèmes de compréhension sont majeurs. En d’autres termes, l’enfant reste bloqué sur la voie indirecte (celle du déchiffrage) et n’a pas d’accès à la voie directe (reconnaissance orthographique des mots).

Les causes

En France comme dans le reste de l’Europe, on l’a longtemps attribuée à des troubles psychologiques ou affectifs (problèmes relationnels avec les parents, conflits familiaux…). Cette thèse a de moins en moins cours et la communauté internationale penche davantage aujourd’hui pour une explication neurologique et génétique.
En février 1998, une équipe de chercheurs britanniques a affirmé avoir isolé les gènes responsables de ce trouble, ce qui confirmerait l’hypothèse héréditaire. «On ne dispose actuellement d’aucune preuve formelle», explique Abdelhamid Khomsi. Les incertitudes sur les causes de la dyslexie posent avec acuité le problème de son dépistage et de sa prise en charge. Un enfant peut ainsi se retrouver aujourd’hui en psychothérapie, alors que la solution n’est peut-être pas là.
Pour déterminer une éventuelle origine biologique commune aux difficultés des dyslexiques, on a utilisé une technique d’imagerie du fonctionnement cérébral qui permet de visualiser les régions du cerveau où les flux sanguins et l’activité varient pendant qu’une tâche cognitive est réalisée. En l’occurrence, il était demandé aux étudiants de lire une suite de mots. Comparés aux non-dyslexiques.  Tous les sujets atteints de dyslexie, quelle que soit leur nationalité, présentent, quand ils lisent, une activité cérébrale réduite au sein d’une même région du cerveau située dans la partie inférieure du lobe temporal gauche.

Quelques conseils

Dans les familles qui comptent déjà parmi elles des dyslexiques, il est nécessaire de redoubler d’attention. 70% des dyslexiques présentent des antécédents familiaux, les cas pouvant être très différents d’une famille à l’autre et passer inaperçus. Un retard ou des difficultés de parole (mauvaise articulation, omission, déformation des phonèmes) signalent aussi, dans 30% des cas, un problème. De même que la persistance d’un échec scolaire, alors que l’enfant se montre intelligent et vif.
Au cours des premières années de primaire, une lecture lente, laborieuse, une mauvaise orthographe chez un enfant qui parle convenablement, bon en calcul et dans les matières d’éveil pourront aussi donner l’alerte. On note souvent une confusion des lettres: les enfants dyslexiques confondent des lettres de forme voisine, par exemple le «d» et le «b», le «q» et le «p», ces quatre lettres pouvant être considérées comme étant la même lettre. La confusion des sons, par exemple «ch» et «j», «t» et «d», «g» et «k», «b» et «p». Ils éprouvent des difficultés à faire correspondre les sons entendus du langage parlé, aux lettres qui les représentent et vice et versa.  Ils ont aussi du mal à respecter l’ordre de l’alphabet, voire des notes de la gamme, des jours de la semaine, des mois et mémorisent avec peine le langage écrit et oral, alors qu’ils se rappelleront très bien d’événements vécus. Enfin pour certains d’entre eux, on remarque des troubles de l’attention, la peine à suivre les rythmes scolaires, les difficultés à s’orienter dans le temps, dans l’espace, à acquérir des automatismes peuvent également révéler une dyslexie.
Lorsque les symptômes sont convergents, il faut prendre le problème «énergiquement» en main, d’abord en contactant les enseignants et en discutant avec eux, en consultant ensuite un médecin ORL et un ophtalmologiste afin de s’assurer que l’enfant entend et voit bien. L’avis du médecin traitant ou du pédiatre devra être pris, avant de procéder à un bilan complet chez un orthophoniste ou un médecin phoniatre.

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