Enquête

Feux de forêt: Une lutte qui commence à faire école en Méditerranée

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4876 Le 14/10/2016 | Partager
En 50 ans, le nombre d’hectares brûlés par incendie réduit de moitié
Une nouvelle guerre déclenchée à partir d’Izaren en 2004
Comment les Eaux et Forêt ont repris la situation en main
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Près de 169.700 ha brûlés en un demi-siècle. «Néanmonoins, les espaces ravagés ne sont pas perdus. Il y a d’abord la régénérescence naturelle de l’écosystème et ensuite un effort de reboisement déployé par les Eaux et Forêts», précise le département que dirige Abdeladim Lhafi. Ces espaces comptent des arbres, des essences secondaires et des strates herbacées (herbes)

L’antécédent d’Izaren en 2004 a marqué un tournant dans la gestion des feux de forêt. «L’ampleur des dégâts était telle que le Haut commissaire aux eaux et forêts, Abdeladim Lhafi, s’est déplacé sur les lieux de l’incendie survenu dans la région de Chefchaouen-Ouazzane. Entre 3.800 et 4.000 ha de forêt de pins ont brûlé en une dizaine de jours», rapporte l’un de ses proches collaborateurs. Le Haut commissaire venait d’être nommé à son poste il y a à peine un an. Ce grand commis de l’Etat aurait préféré ne pas être le témoin de l’un des plus graves incendies des années 2000 (voir ci-dessous). «C’était la première fois que le Maroc a demandé un appui à l’international pour lutter contre ce grand feu de forêt», indique le Centre national de gestion des risques climatiques forestiers (CRCF).
Juste après l’incendie d’Izaren, le Haut commissaire aux eaux et forêts a commandé «un rapport exhaustif sur la gestion des feux de forêt. Il a demandé à savoir ce qui marche et ce qui ne marche pas», se souvient Fouad Assali, le responsable du CRCF basé à Rabat (voir pages 22 & 23). Le constat s’est révélé «très critique», notamment sur l’intervention des agents des Eaux et Forêts. Des recommandations ont été ainsi émises: élaboration d’une cartographie des risques, mise en place d’une procédure d’intervention terrestre et aérienne,  sensibilisation aux dangers qui guettent la forêt...

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Le rapport final du Haut commissariat aux eaux et forêts a été présenté le 30 mai 2007 au Premier ministre de l’époque, Driss Jettou, l’actuel président de la Cour des comptes.
«La présentation, faite par Lhafi en personne, s’est tenue à huis clos à la Primature. La nouvelle stratégie s’est basée sur la prévention, la prévision et la lutte contre les feux de forêt», confie l’un des témoins présents à cette réunion... historique. Les années 2004-2005 sont pour le Maroc «un point d’inflexion» dans la gestion des incendies.
Le Plan directeur de prévention et de lutte contre les incendies de forêt naîtra deux ans après. «Le lancement en mai 2016 du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers est le couronnement des efforts accomplis pendant une

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Le lac de Tiguelamine  à Khénifra. Le Moyen-Atlas est peuplé de cèdres. La moyenne de la superficie endommagée par feu de forêt est passée au Maroc de 14 ha dans les années 1960 à 8 ha durant les années 2000. Le Haut commissariat aux eaux et forêts a recensé, entre 2011 et 2015, une moyenne de 477 incendies touchant une superficie de 2.979 ha. Soit une moyenne de 6 ha par feu

décennie», note l’ingénieur en chef Fouad Assali. Eaux et Forêts, ministères de l’Intérieur et de l’Equipement, Armée de terre et de l’air, Protection civile, Gendarmerie royale... Tous ces départements «coalisent pour mener une vraie guerre» contre les feux de forêt. La coopération internationale pèse aussi dans l’amélioration de la gestion des incendies (voir page 25).
Trois indicateurs à retenir. Il y a d’abord la moyenne méditerranéenne qui oscille entre 15 et 20 ha détruits par feu, selon les statistiques officielles.
«Nous sommes largement en dessous de ce score. La superficie endommagée par incendie est passée de 14 ha dans les années 1960 à 8 ha les années 2000», relève fièrement le responsable du CRCF. Le Maroc est devenu «un pays de référence» dans ce domaine. D’où par exemple l’intervention des canadairs marocains l’été dernier au Portugal. Le second indicateur concerne la nature de la faune florale détruite: «50% de la superficie brûlée est essentiellement constituée d’essences secondaires et strates herbacées (herbes)». Le dernier indice est encore plus pertinent: 95% des incendies sont maîtrisés avant qu’ils ne dépassent 5 ha. Sur le terrain, des décisions simples et astucieuses permettent d’endiguer le feu. Lorsqu’il a fallu par exemple faire face en septembre 2006 à deux feux concomitants, celui de Zoumi à Chefchaouen et Souk El Kolla à Larache, les Eaux et Forêts ont placé des chasseurs avec deux fusilles à pompe à la lisière de oued Khliaâ. Pourquoi faire? Pour abattre le gibier enflammé fuyant  les zones sinistrées. Leur abattage évite la propagation de l’incendie.

Hausse d’incendies mais...

Il faut remonter à plus d’un demi-siècle pour saisir l’évolution de la gestion des incendies. «L’on relève une hausse d’incendies de forêt: une moyenne de 150 départs de feu a été enregistrée entre 1960-1969 contre 450 entre 2006-2015. En revanche, le nombre d’hectares ravagés par incendie a beaucoup baissé», selon les  statistiques officielles (voir tableau).
La persistance des feux de forêt a ses causes. Pâturage, braconnage, occupation illégale du domaine forestier... «La croissance démographique et la poussée urbaine se traduisent à la fois par une hausse de la fréquentation des forêts et une pression sur les ressources naturelles, particulièrement forestières», analyse le Centre national de la gestion des risques climatiques forestiers (CRCF).
Aussi, la quasi-majorité des incendies sont d’origine humaine. Qu’ils soient volontaires ou de nature criminelle, un procès verbal est établi pour chaque incident par l’agent vérificateur. Ce PV est transmis ensuite au parquet qui ouvre une enquête. Celle de l’incendie d’Amskroud, survenu il y a six ans dans la région d’Agadir «a démontré qu’un adolescent avait allumé le feu pour récupérer une ruche: 2.000 ha brulés!», regrette Fouad Assali, le responsable du CRCF.

                                                                         

Dans les coulisses du «débarquement» US!

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Le Maroc a 5 canadairs pour lutter contre les feux de forêt (Ph. CRCF)

La refonte du Programme national de prévention et de lutte contre les incendies de forêt est d’actualité. «Nous aurions pu le refaire seul. Les données et l’expertise sont là. Mais les Eaux et Forêts ont voulu profiter du savoir-faire centenaire des Américains. Ils ont une longue histoire dans ce domaine avec notamment le grand incendie des forêts de Californie», précise Fouad Assali, responsable du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers. «En 30 ans, le réchauffement climatique a doublé les feux de forêt aux Etats-Unis», rapporte Le Monde dans son édition électronique du 10 octobre 2016.  
Les USA disposent à ce titre du National Interagency Fire center situé dans la ville de Boise à l’Idaho. Ce centre coordonne entre toutes les agences US chargées de la lutte contre les incendies. Entre 2006 et 2015, il a recensé en moyenne un peu plus de 59.700 feux et 6,4 millions d’acres ont brûlé.
Les Américains débarquent à Rabat le 25 octobre pour justement apporter leur contribution à la révision du Programme national anti-incendie de forêt. L’un des spécialistes les plus éminents, Marc René, va faire un état des lieux. Les Etats-Unis avaient déjà contribué techniquement à la mise en place du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers (voir pages 22 & 23).
A l’échelle méditerranéenne, les français sont très expérimentés. Ils vont se charger aux côtés de la FAO du volet prévention du risque. Les Américains s’occuperont plutôt du volet de la gestion des feux de forêt. «L’idée est de s’inspirer de leur modèle pour l’adapter au contexte marocain. Nous sommes en train d’explorer actuellement un nouveau système», annonce le superviseur en chef du centre anti-incendie basé à Rabat. Il s’agit de l’Incident commande système (ICS) qui permet d’identifier les missions de tous les intervenants dans une extinction des feux: logistique, finance, opérations en cours...  «Un grand projet est en vue. Les Etats-Unis veulent faire du Maroc une plateforme pour exporter une expertise vers l’Afrique de l’Ouest», assure le Haut commissariat aux eaux et forêts. Il est probable qu’une convention soit signée à la COP22 prévue du 7 au 17 novembre à Marrakech.

 

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