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Enquête

Feux de forêt: La très discrète brigade anti-incendie

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4876 Le 14/10/2016 | Partager
Son QG est mobilisé 24h/24 durant six mois
Plus de 360 cas déclarés jusqu’au début octobre 2016
Cinq unités scrutent zones à risques et sites d’intervention
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Cinq canadairs acquis en 2011 par le Maroc à 20 millions de dollars la pièce sortie usine. «Leur acquisition est une grande décision prise sur ordre de Sa Majesté», précise le Centre national de gestion des risques climatiques forestiers. Des Canadiens ont assuré la formation d’une dizaine de pilotes des Forces armées royales. Ces derniers ont prêté main forte au Portugal durant l’été 2016 pour lutter contre les feux de forêt (Ph. CRCF)  

Ce sont «les pires 12 secondes» dans la vie d’un pilote! Fouad Assali, responsable du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers (CRCF) à Rabat, fait allusion à «la très délicate» opération de ravitaillement en eau. Les pilotes des cinq canadairs fraîchement acquis par le Maroc disposent de 12 secondes pour remplir leurs soutes en eau de mer ou de barrage. Une vraie course contre la montre: la rotation des avions anti-feu dure de 5 à 10 minutes. Hors de question d’atterrir à l’aéroport le plus proche pour pomper les six tonnes d’eau à larguer sur un feu de forêt. Durant la saison des feux, de mai à octobre, les pilotes «sont toujours à cinq minutes de leurs avions» près à intervenir. Chaque canadair peut transporter 6 tonnes d’eau. Leur largage peut réduire en miette une personne qui a le malheur de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Les derniers chiffres du Haut commissariat aux eaux et forêts font état de 366 incendies intervenus du 1er janvier au 10 octobre 2016. «Durant six mois, de mai à octobre, nous sommes en alerte permanente et joignables 24h/24», explique le jeune ingénieur formé à l’Institut agronomique et vétérinaire- Hassan II. Pas de congé pour la brigade. L’équipe du CRCF peut respirer. La haute saison des feux de forêt vient de se terminer (voir chiffres-clés).

Téléguidé depuis Rabat

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Fouad Assali est le responsable du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers. La salle des opérations qu’il dirige compte 5 unités. La fin de l’été annonce le début de la basse saison des feux de forêt qui s’étale de novembre à mars (Ph. FF)

Fouad Assali, qui gère le centre depuis 2005, nous fait entrer dans la salle des opérations. Un lieu «à accès limité» et où «les données communiquées sont confidentielles». Le regard plongé dans un écran, le Monsieur anti-feux de forêt ne tarit pas d’éloges sur «les efforts fournis» par les Forces royales air, la Protection civile et les agents d'autorité. D’où un peu ce côté secret-défense qui colle aux interventions du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers. Les murs de la salle des opérations sont couverts de bois. Matériau noble qui assure une très bonne sonorisation. Trois écrans géants y sont suspendus pour permettre  à toute l’équipe d’avoir une vue grandeur nature sur les opérations. Des haut-parleurs noirs sont accrochés dans les quatre coins du QG. Le système Clear-One permet d’avoir une sonorisation générale pour suivre l’extinction du feu seconde par seconde. «Toute l’équipe est sur le même pied d’égalité au niveau de l’information transmise du terrain par l’armée et la Protection civile. Chaque agent note instantanément les données qui le concernent: approvisionnement, risques, renfort aérien...», précise-t-on au nouveau centre inauguré fin mai 2016.
L’équipe opérationnelle rattachée aux Eaux et Forêts est composée de cinq unités. Anass Nabah se charge du système d’information. L’écran mis à sa disposition lui offre une «vision stéréoscopique» d’un feu de forêt: jour et heure du déclenchement de l’incendie, superficie atteinte, heure et nature du corps d’intervention (Protection civile, armée, Eaux et Forêts, gendarmes, Forces auxiliaires, ministères de l’Intérieur et de l’Equipement...), avancée du feu par heure, type d’arbres brûlés...
Tous ces indicateurs donnent une vision panoramique de l’incendie... à partir d’un écran à Rabat (voir pages 24 & 25). Ces procédés secouent les a priori les plus coriaces sur la gestion improvisée de lutte contre les feux de forêt.

Système crypté

Face à nous, une carte quadrillée de miradors. Ce sont les 270 postes de vigilance implantés sur tout le territoire national. «Ce sont nos yeux. Ils nous donnent l’alerte précoce en cas d’incendie», explique notre hôte qui a intégré les Eaux et Forêts à la fin des années 1980.   
La War Room dont il nous ouvre les portes dispose d’une gigantesque base de données dédiée à la gestion des feux de forêt. Le tout est communicable dans un site crypté.

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La haute saison des feux de forêt vient de se terminer en emportant avec elle 2.351 ha. Près de la moitié de la superficie brûlée est constituée d’essences secondaires et de strates herbacées (herbes). Photo prise en septembre 2006 durant l’incendie de Zoumi dans la région de Chefchaouen (Ph. CRCF)

«Les interventions aériennes se font en concertation entre le centre, les Forces royales air et la Gendarmerie royale. Je peux vous assurer que notre aviation ne ferme pas les yeux en cas d’incendie», témoigne le superviseur en chef de la salle des opérations.
Un avion sans eau ne servira pas à grand-chose. Des points de ravitaillement naturels et artificiels existent. Un point peut contenir entre 25 et 50 m3 d’eau.
Les pompiers peuvent s’en servir sans se déplacer en ville. Un camion de la Protection civile transporte jusqu’à 12 tonnes d’eau. Et les canadairs ne sont jamais trop loin avec leurs six tonnes d’eau mélangée avec des produits retardant. Ces produits sous forme de mousse chimique sont injectés avant le largage de l’eau. «Une pluie de pierres. Il vaut mieux ne pas être en dessous», prévient le représentant du centre qui s’étale sur 6.500 m2. Un protocole de sécurité permet de coordonner les opérations air-sol. On localise avec précision l’endroit ciblé avant d’évacuer les lieux.  
L’analyse des risques a également une unité à part. Hicham Mharzi Alaoui scrute le moindre indice météorologique: température, humidité...  Le danger est fort si la vitesse du vent est de 8 à 10 km par heure. D’où l’intérêt des tranchées par feu.
Ce système informatique a été élaboré en 2008 via la coopération internationale avec la FAO et des experts, le Français Daniel Alexandrian, et le regretté grand botaniste marocain Abdelmalek Benabid décédé mi-juillet 2016. Ce système de géolocalisation en 3D jauge le risque d’éclosion d’un feu de forêt à l’instant «t», le risque de propagation... Détecter la trajectoire d’un incendie permet d’anticiper sur le danger. Cette solution informatique identifie aussi les voies d’accès et les équipes d’intervention sur place. Le Rif par exemple est connu pour être une région à haut risque. C’est la zone la plus boisée du Maroc: «43% de la superficie du Rif est couverte de forêts de montagne principalement contre une moyenne nationale de 12%», relève Fouad Assali qui assure la coordination entre les cinq unités de la salle des opérations. C’est d’ailleurs la région qui a été le plus touchée en 2016: Chefchaouen, Tanger, Larache, Tétouan et Ouazzane... Le Haut commissariat aux eaux et forêts a recensé 119 incendies. La superficie forestière brûlée dans le Rif a dépassé les 1.250 ha.
Le silence où baigne le QG anti-feux de forêts s’avère finalement trompeur. Deux faits donnent cette impression au visiteur. D’abord, notre immersion dans le centre est intervenue le jour des élections législatives, vendredi 7 octobre. Ensuite, la fin de la saison des feux de forêt s’annonce. Ce qui n’empêche pas la brigade de garder un œil sur les écrans.

«Impossible de tricher»

Adnan Semlali chapeaute l’unité logistique et approvisionnement du Centre national de gestion des risques climatiques forestiers. Le jeune homme dresse en un clin d’œil la carte de toute la flotte de véhicules de première intervention. Ce sont généralement des 4x4 d’une capacité de 600 litres d’eau chacun. Il y en a une centaine qui agissent sur les feux naissants surtout. «30% des incendies sont maîtrisés par ces véhicules. Les équipes sur le terrain sont épaulées à partir de Rabat: points d’eau et pistes d’accès... On parvient ainsi à mobiliser aisément les véhicules des directions régionales des Eaux et Forêts. Ce qui n’était pas possible auparavant. Les véhicules sont localisables via GPS», nous explique sur son écran le responsable de l’unité logistique et approvisionnement. Ce système a été généralisé en 2016. Vitesse du véhicule et temps pour arriver à la zone d’incendie sont affichés. Le moindre arrêt est automatiquement signalé à Rabat: «Impossible de tricher avec ce système», note le Centre national de gestion des risques climatiques forestiers.

Chiffres clés

■ 15.980 incendies en 50 ans
En moyenne 285 feux de forêt/an
 
■ 169.695 ha brûlés en 50 ans
En moyenne 3.030 ha détruits/an

■ 9 millions d’ha
Domaine forestier dont les deux tiers boisés

■ 2.351 ha
Superficie brûlée jusqu’au 10 octobre 2016.

■ 185 millions de DH/an
Budget de gestion des feux de forêts

■ 65 millions de DH/an
Budget de prévention anti-incendie

■ 9 millions de DH
Coût de lancement du centre de veille (CRCF)  

■ 5 canadairs
Avions anti-feux de forêt acquis en 2011

 

 

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